INTERVIEW – Hellow – Habiter plus petit pour voir plus grand.
Et si la sobriété n’était pas synonyme de privation, mais de liberté? À Genappe, la coopérative Hellow construit des maisons légères, écologiques et évolutives. Mais derrière les murs en bois et les quelques mètres carrés, c’est une réflexion bien plus large qui se dessine: comment habiter autrement, en respectant les limites de la planète tout en gagnant en qualité de vie? Rencontre avec Philippe Hébert, l’un des trois cofondateurs d’une coopérative qui, après avoir appris à construire des maisons, rêve aujourd’hui de transformer notre rapport au logement.
En Belgique, on dit souvent qu’on a «une brique dans le ventre». Une maison à soi, si possible avec un jardin, quelques chambres supplémentaires, de quoi voir venir. Mais à l’heure où les prix de l’immobilier grimpent et où les ressources naturelles s’épuisent, cette aspiration reste-t-elle tenable? Et surtout, est-elle encore désirable?
Chez Hellow, on a choisi de poser la question autrement: de combien d’espace, de matière et de technologie avons-nous réellement besoin pour bien vivre? Une interrogation qui a pris forme en 2021, lorsque trois professionnels – Philippe, Marc et Florent – issus de l’ingénierie et de la menuiserie ont décidé de quitter leurs trajectoires respectives pour construire des tiny houses.
«J’étais arrivé à l’idée qu’il fallait une façon de se projeter de façon désirable dans le futur, et pour y arriver, c’était de développer des modes de vie plus sobres», se souvient Philippe. La découverte des tiny houses agit comme un déclic. Vivre dans une maison significativement plus petite, c’est aussi bousculer ses habitudes et ouvrir la porte à d’autres possibles.
Cinq ans plus tard, l’aventure a grandi. Hellow compte désormais 15 travailleurs, représentant une dizaine d’équivalents temps plein, et près de 140 coopérateurs sympathisants ou usagers. Les tiny houses des débuts ont laissé place à une gamme d’habitats modulaires, démontables et évolutifs. Et la réflexion s’est élargie : il ne s’agit plus seulement de construire autrement, mais de repenser nos manières d’habiter.
La sobriété, stratégie d’avenir
Chez Hellow, trois mots guident les choix: «utile, durable et accessible». Trois principes au cœur de la démarche low-tech, souvent réduite à tort à un rejet de la technologie.
«C’est améliorer ton confort, mais généralement en mobilisant moins de ressources. Parce que tu choisis de façon consciente et proactive le bon niveau de technologie au bon endroit», explique Philippe.
L’objectif n’est donc pas de vivre dans le moins de mètres carrés possible, mais dans le juste nombre de mètres carrés. Cette nuance a permis à Hellow de toucher un public plus large que les pionniers de l’habitat léger. Des jeunes adultes en quête d’autonomie, mais aussi des seniors qui souhaitent quitter une maison devenue trop grande ou anticiper une éventuelle perte d’autonomie.
L’habitant peut également prendre part à la conception, et même à la construction de son logement. Une façon de se réapproprier son habitat et d’acquérir des savoir-faire. Car la low-tech ne concerne pas seulement les objets ou les bâtiments. Pour Philippe, elle constitue aussi une manière d’entreprendre, de s’organiser et de faire société.
Une coopérative qui applique ses principes à elle-même
Cette philosophie se retrouve dans le fonctionnement de l’entreprise. Hellow est une coopérative qui associe travailleurs, usagers et sympathisants. Les devis sont transparents, avec le détail des matériaux et de la main-d’œuvre. Et les travailleurs sont rémunérés au même taux horaire, indépendamment de leur expérience ou de leurs responsabilités.
« Entre un plan stratégique à cinq ans de Hellow ou passer le balai dans l’atelier, tout est aussi important et valorisé de la même façon. »
Une égalité qui ne dispense pas de structurer le travail collectif. Car passer de trois fondateurs à quinze travailleurs oblige à revoir certaines habitudes. La gouvernance imaginée au départ a dû progressivement se confronter à la réalité d’une entreprise qui grandit.
C’est notamment sur cette question que SAW-B accompagne aujourd’hui la coopérative. Après avoir atteint son seuil de rentabilité, Hellow a souhaité prendre du recul et réfléchir à son horizon 2030+: retravailler sa mission, clarifier les rôles, renforcer sa stratégie de ressources humaines et fixer collectivement ses priorités.
«Il y a eu une forme d’autodidactisme dans tout ce qu’on a fait», reconnaît Philippe. L’accompagnement de Jérôme Herman, conseiller chez SAW-B, apporte un regard extérieur précieux et l’expérience d’autres organisations coopératives. Mais au-delà de l’expertise, une véritable relation de confiance s’est tissée. Jérôme admire chez Hellow cette énergie entrepreneuriale et cette capacité à passer de la réflexion à l’action. De son côté, Philippe apprécie particulièrement la façon dont Jérôme s’intègre naturellement à la dynamique de l’équipe. «On rigole souvent en réunion en disant: quand est-ce que tu viens travailler chez nous?»
Grandir, oui, mais pas à n’importe quel prix. «On n’est pas appelé spécialement à grandir pour grandir», souligne Philippe, attaché à préserver les relations humaines qui font la particularité de Hellow. Ici, certains clients participent aux chantiers, viennent se former aux côtés de l’équipe et partagent même le repas de midi avec elle.
Du logement individuel à une réponse collective
Reste une contradiction: si les maisons légères consomment moins de ressources et peuvent réduire le coût de construction, l’accès au terrain et au financement demeure un obstacle majeur. Philippe le reconnaît: aujourd’hui, pouvoir se lancer dans un tel projet reste réservé aux personnes qui disposent déjà de certains moyens.
C’est précisément ce constat qui pousse Hellow à élargir ses ambitions. Car construire des maisons plus abordables ne suffit pas si le foncier reste inaccessible ou soumis à la spéculation.
«Maintenant, on réfléchit aussi à comment est-ce qu’on peut travailler plus collectivement. Justement ne pas en faire un choix personnel, mais faire plutôt un enjeu collectif.»
La coopérative initie le développement de partenariats avec les communes et les acteurs du logement, notamment autour de l’accessibilité, du parcours résidentiel des seniors ou de la limitation de l’artificialisation des sols. Plutôt que de construire toujours plus de maisons sur de nouveaux terrains, pourquoi ne pas densifier intelligemment l’existant, installer des habitats réversibles ou imaginer des logements capables d’évoluer avec leurs occupants?
Cette envie de décloisonner les réflexions s’est notamment concrétisée en septembre 2026 avec la première édition d’un festival consacré aux nouveaux modes d’habiter. Pendant quatre jours, Hellow a réuni architectes, habitants, professionnels de la construction, acteurs du logement et mandataires publics.
«Si tu veux vraiment faire bouger les choses, il faut à la fois des penseurs, des faiseurs, des inspirateurs, mais aussi des organisateurs et des facilitateurs.»[1] L’enjeu, pour Philippe, est de faire travailler ensemble des acteurs qui partagent souvent les mêmes préoccupations sans nécessairement se rencontrer.
Construire des maisons, mais surtout des possibles
Et demain? La coopérative rêve d’un lieu réunissant des acteurs de l’économie sociale, des artisans, des professionnels du logement et pourquoi pas des habitants. Un véritable «living lab»[2] pour expérimenter de nouvelles façons d’habiter.
Ces pistes doivent encore être précisées dans sa vision 2030. Mais la direction est claire: faire de l’habitat une question collective plutôt qu’une succession de projets individuels. Avec, à terme, l’ambition de développer une chaîne de valeur coopérative intégrée, de la conception à l’entretien des logements, en passant par leur construction et leur financement (DBFM[3]). Une manière de relier habitants, citoyens, communes et acteurs du logement autour de solutions communes.
Car derrière les milliers d’heures passées à concevoir et construire des maisons, ce sont parfois les retours des habitants qui rappellent à l’équipe le sens de son travail. Philippe évoque notamment un projet réalisé pour un jeune adulte dont les parents ont fait installer une petite maison dans leur jardin. Un changement de logement qui, selon lui, a profondément transformé le quotidien de son occupant.
«Une fois que la maison est installée, t’as le mode de vie qui s’installe avec la personne. Ben là, c’est magique! Tu te sens utile, tu comprends que tu participes à l’émancipation et au bien-être.»
Finalement, la question que pose Hellow dépasse largement celle de la surface habitable. Ce n’est pas tant combien de mètres carrés nous possédons qui importe, mais ce qu’ils nous permettent de vivre. Et surtout, comment rendre cette liberté accessible au plus grand nombre.
par Estelle Mahieu.
[1] Cette formule vient d’Arthur Keller qui insiste sur un point récurrent : les transformations ne sont pas avant tout des problèmes techniques, mais des problèmes d’organisation collective.
[2] Living lab (laboratoire vivant) : démarche d’innovation collaborative dans laquelle citoyens, habitants, usagers et professionnels participent à la conception, à l’expérimentation et à l’amélioration de solutions répondant à des besoins concrets. Cette expérimentation existe déjà grâce à l’ULiège en collaboration avec Hellow et d’autres acteurs. Plus d’info ici: https://www.lowtechstudio.uliege.be/cms/c_20528123/fr/low-tech-studio
[3] DBFM (Design – Build – Finance – Maintain) : modèle intégré qui rassemble les différentes étapes d’un projet : concevoir, construire, financer et entretenir. L’ambition de Hellow est de développer cette chaîne de valeur sous une forme coopérative, en associant les habitants, les citoyens, les communes et les acteurs du logement. Pour en lire plus : https://hellow.coop/communes
Toujours dans cette volonté de partage et de coopération, rencontrez Hellow, co-organisateur du Coopday 2027: https://www.coopday.be/(opens in new tab)
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