INTERVIEW – Réseau Paysan – Relier les fermes, les épiceries et les assiettes.

Réseau paysan interview

Imaginez une Province aux villages dispersés, aux fermes familiales enracinées dans leurs terroirs, mais où producteurs et épiciers peinent à se rencontrer. C’est là qu’est né Réseau Paysan, une coopérative aujourd’hui incontournable dans le Luxembourg belge. Depuis 2017, elle relie des centaines de producteurs et d’acheteurs locaux grâce à une logistique collective. Une aventure humaine et coopérative, racontée par sa coordinatrice générale, Hélène Deketelaere.

 

Aux origines du projet

Tout commence en 2012, autour d’une petite épicerie coopérative à Meix-devant-Virton, l’Epicentre. Hélène explique: «Des producteurs et des épiciers se sont rendu compte qu’ils avaient le même problème : les uns voulaient vendre en dehors de leurs fermes, mais n’avaient pas de temps ni de camion frigo. Les autres rêvaient de produits locaux dans leurs rayons, mais ne pouvaient quitter leurs comptoirs.»

L’asbl Solidairement, une sorte de couveuse d’entreprises pour projets paysans et ruraux, accepte alors de répondre à ce besoin. Les débuts sont artisanaux : livraisons en camionnettes de location avec des frigo box, bons de commande sur Excel, stock dans le garage de l’épicerie. «On a démarré comme ça, avec une dizaine de producteurs et d’acheteurs. Peu de gens y croyaient.»

 

De la bricole à la coopérative

Les années passent et l’initiative se professionnalise. En 2016, l’achat d’un premier camion frigo d’occasion et le lancement d’un e-shop marquent un tournant. L’année suivante, la coopérative Réseau Paysan [1] est officiellement créée. «Je suis arrivée à ce moment-là, se souvient Hélène. La stagiaire qui avait lancé le projet est partie et j’ai repris le flambeau. Depuis, je fais un peu tout, comme un couteau suisse!»

Aujourd’hui, la coopérative regroupe 106 producteurs et 125 acheteurs professionnels: des restaurateurs, des épiceries indépendantes et familiales, des magasins à la ferme, accueils touristiques, collectivités, jamais de franchises ou de grosses enseignes.

 

Mais qui est Hélène?

Agronome de formation, Hélène Deketelaere est coordinatrice générale de Réseau Paysan depuis 2017. Elle a travaillé dans l’encadrement de producteurs bio avant de rejoindre la coopérative. «Ici, je me sens utile. Je connais la plupart des producteurs depuis longtemps. Mon rôle est polyvalent : un vrai couteau suisse.»

 

Gardiens de valeurs

La coopérative tient à préserver son esprit d’origine malgré la croissance. «Quand on est 20 ou 30, l’esprit coopératif est facile à maintenir. Mais à plus de 200 acteurs, c’est un vrai paquebot ! Pourtant, il n’y a pas eu d’essoufflement: les anciens restent proches, les nouveaux trouvent leur place.»

Côté producteurs, la diversité est grande: de la permaculture à la grande ferme d’élevage blanc-bleu-belge, avec une ligne de conduite: «On n’impose pas le bio, mais tout doit être familial, indépendant et transparent. L’épicier doit savoir ce qu’il achète, et donc le client aussi.»

 

Une logistique bien huilée

L’une des forces de Réseau Paysan est sa logistique atypique. Contrairement à d’autres coopératives, ce sont les camions de Réseau Paysan qui ramassent les produits dans les fermes avant de les redistribuer. «C’est un gain de temps, écologique et économique. En 2018, nous avons calculé que si les producteurs devaient livrer eux-mêmes, ils parcourraient 550 000 km. Avec notre système, on en fait 40 000.»

 

Comment ça marche?

Tout passe par un e-shop. Les acheteurs passent commande en ligne. Les camions de Réseau Paysan vont chercher les produits directement dans les fermes, les ramènent au dépôt, où les commandes sont reconditionnées et redistribuées.
Un système unique et une centralisation des bons de commande et factures qui évite des centaines de milliers de kilomètres et des heures de paperasseries pour tous.

Les défis humains

Mais la croissance amène aussi son lot de tensions. «Nous avons été jusqu’à 12 employés, mais avec la fermeture d’un magasin[2] et des départs, l’équipe s’est réduite. Il manque aujourd’hui quelques rôles vacants dans la coopérative pour que tout soit bien huilé. Mais recomposer un groupe soudé n’est pas évident.»

C’est dans ce contexte que SAW-B a été sollicitée[3]. Avec Réseau Paysan, nous avons mené un travail collectif de clarification des rôles, des mandats et de la gouvernance interne. Un accompagnement qui a permis à Hélène et à son équipe de reprendre souffle et qui permettra de consolider leur organisation.

 

De nouveaux projets

En 2019, Réseau Paysan identifie un manque: peu de légumes locaux disponibles, alors même que restaurateurs et épiciers en ont besoin. Mais la province de Luxembourg n’est pas très maraîchère. C’est donc l’asbl Solidairement, «maison-mère» du projet, qui prend l’initiative et lance la centrale d’achat de légumes (CAL), appelée Tournée Végétale.

Aujourd’hui encore, la Tournée Végétale n’a pas d’existence légale: ce sont les employés de l’asbl qui organisent les réunions entre maraîchers et épiciers, fixent les prix et coordonnent les plans de culture.

Peu à peu, des mutualisations concrètes se mettent en place avec Réseau Paysan: utilisation commune de l’e-shop, partage d’une chambre froide, facturation intégrée, tournées de livraison coordonnées. «C’est un véritable test grandeur nature, souligne Hélène. On partage les coûts, les marges, parfois jusqu’au kilomètre parcouru. C’est complexe, mais on y arrive.»

 

Le rôle des collectivités

Ces dernières années, de nouveaux acheteurs sont apparus: écoles, hôtels, accueils touristiques. Leurs demandes obligent parfois à trouver un équilibre entre pédagogie et adaptation.

«Un hôtel nous a demandé des petits pots de miel individuels. Plutôt que d’imposer cette contrainte aux producteurs, nous sommes en discussion avec eux pour les sensibiliser à la réalité du producteur, la réduction des déchets,.. Un bel exemple de sensibilisation à la transition alimentaire.

Dans d’autres cas, les producteurs s’adaptent réellement, comme pour la production de seaux de 10 kg de yaourt, inexistants jusque-là, mais demandés par les collectivités.

 

Et demain ?

Un pas supplémentaire a été franchi en août dernier avec le lancement de la bretelle alimentaire[4], dont Réseau Paysan est membre fondateur. Inspirée des ceintures alimentaires mais adaptée à la réalité du Luxembourg belge, elle veut fédérer les acteurs du circuit court autour d’une dynamique de territoire. Son objectif est de mutualiser les projets et les énergies, de créer des synergies concrètes et de renforcer une transition alimentaire vertueuse au niveau provincial.

Réseau Paysan continue ainsi de grandir, entre coopérative solide et laboratoire d’expériences collectives. «C’est une aventure faite de joies et de galères, un peu de sang et de larmes, mais surtout beaucoup d’énergie et de rires. Quand je vois le chemin parcouru depuis les premiers bacs déplacés sous la pluie, dans l’herbe, jusqu’à nos 4 camions, notre chambre froide et notre hall logistique d’aujourd’hui, je me dis: oui, ça valait la peine.»

 

[par Estelle Mahieu]

[1] Le nom officiel est «Réseau Solidairement» mais depuis 2021, c’est le nom de communication «Réseau Paysan» qui s’impose.

[2] Le magasin avait ouvert juste avant le Covid et la flambée des prix de l’énergie et du mazout. Dans une activité de livraison où le carburant pèse lourd, la crise a rendu l’aventure intenable, et il a dû fermer ses portes.

[3] L’histoire entre le Réseau et SAW-B est ancienne. Nous suivons leur développement depuis 2012, à l’époque où ils étaient hébergés au sein de l’asbl Solidairement. Depuis lors, nous intervenons ponctuellement, à leur demande.

[4] Pour l’anecdote, le mot «ceinture» n’a pas été retenu, puisqu’il n’y a pas de grande ville à encercler/ceinturer. La Province de Luxembourg s’organise plutôt le long d’un axe routier ponctué de bretelles d’autoroute. D’où le choix de «bretelle alimentaire», pour rester dans le même champ lexical.

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