EDITO – Une association qui disparaît, c’est un écosystème en danger.
Réduire les moyens des associations n’est pas une simple décision budgétaire. C’est un choix de société. Car lorsqu’une association disparaît, ce ne sont pas seulement des services qui s’arrêtent, c’est tout un écosystème social qui se fissure…
Bien sûr, il y a la peur de perdre son emploi.
Bien sûr, il y a toutes ces choses, grandes ou petites, auxquelles nous renonçons en raison de la contraction des moyens.
Bien sûr, il y a ces discussions fréquentes afin d’analyser les situations et de partager des questionnements communs sur l’avenir de l’ES.
Bien sûr, il y a les innovations qui émergent de la raréfaction des ressources.
Pourtant, tout ceci semble bien peu au regard des inquiétudes légitimes qui traversent l’économie sociale et le secteur associatif. La crainte n’est pas sur la perte, déjà problématique, d’un ou deux emplois mais la possible disparation de structures entières. Ce jour-là, ce ne sont pas que des emplois que nous perdrons, mais un savoir inestimable et une connaissance fine des personnes qui bénéficient de ces services. L’emploi du « nous » est à dessein parce que c’est la société dans sa globalité qui va perdre ce savoir et on peut se demander si chacun de nous a bien conscience de ce qui est en train de se passer.
Si cette dimension est si négligée, c’est aussi parce qu’on omet souvent la transmission et le management de la connaissance. L’expérience acquise n’est pas un savoir tangible. Elle n’a pas la prétention d’une théorie qu’on peut coucher sur un carnet à transmettre au suivant. C’est l’agente d’accueil qui saisit en quelques minutes le besoin d’un bénéficiaire derrière une demande formelle. C’est la responsable d’équipe qui sait qui peut travailler avec qui. C’est la responsable financière qui sait quel financeur est exigeant sur telle ou telle chose. C’est l’agent d’entretien qui sait quand a eu lieu le dernier entretien de la chaudière, le dernier coup de peinture. L’histoire d’une association, la culture d’une entreprise, les valeurs qui transcendent les équipes, la connaissance de l’une au-delà de son métier, l’expertise d’un autre sur telle ou telle personne, tel ou tel territoire. Cela n’est pas visible, palpable. Ça s’approprie patiemment, avec le temps. Chacun·e de nous porte une parcelle de ce savoir collectif, accompagné de la totalité de nos expériences personnelles et professionnelles que nous utilisons chaque jour.
La fragilisation actuelle met en péril bien plus qu’un nom, qu’une asbl. Elle met en péril un écosystème dont les ramifications territoriales et humaines sont incommensurables. A pas de loup, les associations risquent de disparaitre et, avec elles, un rôle qui dépasse largement le cadre pour lequel elles peuvent être subventionnées. Parfois, il est si difficile d’évaluer l’apport d’une structure en matière notamment de prévention qu’il est coutume de dire que la seule manière d’évaluer son action est de la voir disparaitre parce qu’on percevra alors pourquoi elle était essentielle. C’est un peu comme une blague qu’on échange dans les couloirs. Elle prend tout son sens aujourd’hui.
Certains rétorqueront qu’on ne supprime pas tous les subsides, mais qu’on réduit la voilure, qu’on exige une gestion plus parcimonieuse. Mais c’est oublier qu’une structure n’est pas une accumulation de personnes agissantes sur un terrain.
Chaque structure a besoin de personnes aptes à assumer les responsabilités transversales de l’organisation, que cela soit en matière de communication, de gestion financière et des équipes, du secrétariat, du pilotage et de la stratégie… Et la contraction de 5, 10 ou 25% des moyens rend la survie impossible. Quand une entreprise perd 50% de son chiffre d’affaires, elle ne peut pas seulement supprimer 50% de personnel pour rétablir les comptes. Pour une association, la même chose se produit.
Quand toutes ces structures auront fermé, qui va prendre en charge tout ce qui a été détruit? Toutes les actions, tous les petits gestes du quotidien, tout l’écosystème? Devons-nous nous attendre au retour des « Dames patronnesses », à la charité comme base commune en remplacement des solidarités, à la responsabilisation individuelle face à la pauvreté, à la maladie, aux accidents de la vie et tant pis si de plus en plus de personnes crèvent sur les trottoirs? Et que la seule réponse politique sera alors : elles l’ont bien cherché finalement.
Lorsqu’on finit par se persuader ou par ânonner que les associations sont abreuvées de subsides qu’il faut réduire voire supprimer, le risque est grand de voir toute une société se déliter. Etonnamment, les débats s’arrêtent toujours après avoir prétendu que ces associations abusent, la discussion ne va jamais jusqu’à : « que font-elles et quels dangers si on les regarde disparaitre sans broncher? ». C’est pourtant là que réside le vrai sujet et notre société ne semble pas prête à s’en rendre compte. Quand il faudra reconstruire, qui en portera les conséquences? Il est tellement plus facile de détruire que nous en oublions le temps que nous avons pris à construire.
C’est de tout cela dont nous devons parler avec nos proches, nos amis, nos voisins, les personnes croisées. Si nous devons disparaitre, ce que nous ne souhaitons pas, faisons-le en bruit, en défendant nos idées, nos valeurs, notre rôle. Ne regardons pas les autres en nous disant « Ouf, ce n’est pas nous! ». Parce que l’autre, c’est nous demain. Il apparait d’ailleurs essentiel de documenter et de rassembler tous les effets de ces politiques sur les associations : emplois perdus, structures disparues, publics impactés… Ce « registre » permettrait aussi de visibiliser collectivement nos batailles et nos renoncements face aux menaces fréquentes.
Joanne Clotuche – j.clotuche[@]saw-b.be
©Photo de Tima Miroshnichenko pour Pexels.
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