EDITO – De l’apathie à la lucidité: le réveil de Martin Niemöller.

Edito#57_ILLU

Il y a des citations, des maximes, tellement usitées qu’elles en deviennent presque drôles, enfantines voire anachroniques. Ce poème en est un exemple, au point qu’on oublie totalement l’histoire de son auteur.

« Quand les nazis sont venus chercher les communistes,
je n’ai rien dit,
je n’étais pas communiste.

Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates,
je n’ai rien dit,
je n’étais pas social-démocrate.

Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,
je n’ai rien dit,
je n’étais pas syndicaliste.

Quand ils sont venus me chercher,
il ne restait plus personne pour protester. »

 

Martin Niemöller[1] a écrit ses paroles ou, plutôt, il les a prononcées. Il en existe plusieurs versions parce qu’il les a exprimées à différents endroits lors de conférences après la fin de la seconde guerre mondiale. Certaines évoquent les Juifs, les Jehova, les personnes en situation de handicap. Celle reprise ici est la version reconnue par la Fondation Martin Niemöller.

 

Mais, qui était cet homme ? Né à la fin du 19ème siècle en Allemagne. Il participe, à bord des sous-marins, à la Première Guerre mondiale. Peu après ce conflit, dont il ressort décoré, il se tourne vers la théologie et devient pasteur. Opposant à la République de Weimar, il soutient le nazisme et vote pour eux jusqu’en 1933. C’était un farouche anticommuniste. Il change d’avis lorsque Hitler s’immisce dans les affaires de l’Eglise protestante. Il ligue des pasteurs, s’exprime publiquement à de nombreuses reprises. Il est finalement arrêté en 1937 sur ordre direct du Führer. Il passera les huit années suivantes en camp de concentration à Sachsenhausen et à Dachau principalement.

 

Le parcours de Martin Niemöller incite à regarder différemment ce poème. Ces années d’enfermement dans l’enfer des camps lui ont permis de voir, avec précision et effroi, la réalité du régime nazi. Même s’il a lui-même été tenté par le nazisme, y voyant un nouveau souffle pour l’Allemagne et un rejet du communisme, il a changé d’avis quand le régime s’en est pris à l’Eglise protestante. Par ces mots, il dénonce sa propre apathie et sa complicité dans les atrocités commises. Il renvoie également les Allemands à leur silence, leur impassibilité, leur indifférence, leur inaction, les obligeant à affronter leur responsabilité. Une apathie qui fait écho à la citation de Martin Luther King « A la fin, nous ne nous souviendrons pas des paroles de nos ennemis, mais des silences de nos amis« .

 

Si les paroles de Niemöller touchent juste, qu’elles sont évoquées fréquemment, c’est parce qu’elles reflètent une certaine vérité qui traverse les années, sans perdre en pertinence. La passivité est une force puissante. Quand nous acceptons par désintérêt, par paresse, par facilité qu’on cible d’autres personnes en raison de leur situation socio-économique, de leur état de santé, de leurs origines, nous devons nous préparer à ce qu’un jour nous soyons nous-mêmes la cible de ces attaques. Si nous restons passifs quand l’Union européenne décide de voter le nouveau règlement « retour » qui permet la création de centres de détention pour les étrangers en situation irrégulière dans des pays hors de l’Union européenne. Quand on sait que les conditions de détention dans ces centres en Belgique sont largement discutables, comment seront-ils traités dans des pays sans aucun contrôle démocratique, social et humain ? Et cela se passe la même semaine où l’ancien responsable de Frontex[2], aujourd’hui député européen RN, Fabrice Leggeri est visé par une enquête pour complicité de crime contre l’humanité et torture en facilitant et encourageant le refoulement de migrants vers la Lybie notamment. Dans le même temps, une ministre belge décide de passer outre une décision de la Cour constitutionnelle belge qui l’enjoint à offrir une protection aux demandeurs d’asile bénéficiant déjà d’une protection par un autre Etat européen.

 

La tolérance ou l’apathie face aux traitements dégradants, à l’humiliation, à la violence, à la précarisation catastrophique des migrants est la pointe immergée de l’iceberg. Ce que nous acceptons pour les uns crée une impunité face à la déshumanisation, à la suspicion généralisée, à la stigmatisation des uns et puis des autres. L’inacceptable devient tolérable et les droits humains et la solidarité en sortent fragilisés.

 

L’apathie est un silence dangereux que nous avons toutes et tous tendance à observer. Ne fermons pas les yeux. Ne nous taisons pas. Inspirons-nous des mouvements qui existent où on existé et qui nous ont montré qu’un point levé, un genou plié, un refus de changer de place une danse en public, des sifflets, s’asseoir, de la solidarité et de la liberté, en fait, peuvent bousculer les certitudes et changer les choses.

 

Joanne Clotuche – j.clotuche[@]saw-b.be

[1] Cette partie est basée sur des lectures variées, notamment de Wikipedia, mais aussi de l’Encyclopédie multimédia de la Shoah. On peut découvrir une partie de son histoire à travers les mots de Thomas Mann, écrits en 1941, alors qu’il est exilé aux Etats-Unis: https://www.persee.fr/doc/ether_0014-2239_1979_num_54_4_2541

[2] Agence européenne chargée du contrôle des frontières.

©Bruna Santos pour Pexels. Illustration de la porte du camp de concentration de Dachau avec son inscription historique. Endroit où fut incarcéré Martin Niemöller pendant plusieurs années.

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