INTERVIEW – EVA bxl – L’art de faire émerger des solutions, collectivement, en prenant le temps nécessaire.

Interview EVA bxl

Qu’ont en commun SAW-B et EVA bxl, structure bruxelloise néerlandophone?
Une même conviction: les solutions durables se construisent avec les personnes concernées, patiemment, méthodiquement. Aujourd’hui, cette vision prend corps dans Fabruka, un nouveau lieu d’émergence de réponses sociales pensées pour et avec les Bruxellois.

Derrière EVA bxl, il y a trente ans d’histoires collectives, et au cœur de cette mécanique patiente, une femme qui parle du temps comme d’un luxe indispensable: Ingrid Pecquet.

 

«EVA bxl, c’est un laboratoire social».

Quand Ingrid Pecquet parle d’EVA bxl, elle utilise rarement de grands mots. Elle préfère les images simples: «un laboratoire social», dit-elle. Un endroit où l’on observe, où l’on écoute, où l’on teste des solutions aux besoins bruxellois. Et où l’on accepte aussi que tout ne fonctionne pas du premier coup.

Depuis Schaerbeek, à deux pas de la gare du Nord, EVA bxl soutient les projets développés pour répondre aux besoins exprimés par des citoyens. Le cœur de la structure est volontairement réduit: trois personnes en permanence, qui se renforcent au fil des projets, puis revient au noyau initial lorsque les initiatives prennent leur envol.

«On a parfois été quinze travailleurs, parfois trois. Cela dépend un peu du besoin des projets ou de leurs différentes phases. Quand une initiative devient autonome, qu’on la sent prête, mûre, elle s’en va.»

 

Ingrid Pecquet, EVA bxl

Qui est Ingrid Pecquet?

Co-directrice d’EVA bxl depuis quatre ans, Ingrid Pecquet vient du monde de l’événementiel, du marketing et du cinéma. Après un passage chez Recyclart, elle rejoint le secteur social, d’abord auprès de personnes âgées, avant de retrouver chez EVA bxl son esprit d’entrepreneuse sociale. Elle partage aujourd’hui la direction avec Ilse Claes, en charge du développement de nouvelles initiatives.

 

Des besoins avant les idées.

Chez EVA bxl, on ne commence jamais par une solution. On commence par une phase d’émergence, la plus difficile, avec une question «Quels sont vos besoins?» posée autour d’une table où se croisent bénéficiaires, partenaires, institutions concernées, parfois financeurs.

«Quand on ouvre la parole, il y a mille besoins qui émergent. Le plus difficile, c’est de choisir. On ne peut pas tout faire. Il faut identifier ce qui est prioritaire, et surtout ce qui peut réellement améliorer la vie des gens.»

Cette manière de faire s’est affinée au fil des années pour devenir une véritable méthodologie: le modèle des 5I (Inleven – Interpreteren- Ideevorming – Implementeren- Itereren en valoriseren)[1]. Une approche qui articule empathie, interprétation, idéation, mise en œuvre, itération et valorisation. Une méthode qui assume aussi que, parfois, EVA bxl tranche, et que d’autres fois, la décision est pleinement collective.

 

Quand les projets s’enchaînent… naturellement.

Les projets portés par EVA bxl racontent une histoire cohérente. De mamans qui ont eu besoin de laisser leurs enfants épisodiquement est née une halte-garderie alternative, Elmer, devenue ensuite un lieu de formation en puériculture. Ces mères en formation souhaitaient manger à bas prix et voilà un restaurant social appelé Elan. Puis un service de bricolage d’insertion socioprofessionnelle pour construire ce restaurant. Service qui s’est ensuite tourné vers les personnes âgées isolées.

«Les projets se parlent entre eux. Ils naissent souvent les uns des autres. Ce sont les bénéficiaires qui nous montrent le chemin.»

Cette logique de continuité n’est pas un hasard. Elle repose sur une écoute constante du terrain, mais aussi sur une lecture attentive de l’actualité, des politiques publiques, des signaux faibles qui annoncent les besoins de demain.

 

Le financement n’est jamais une question secondaire.

Chez EVA bxl, l’argent n’est ni tabou ni relégué à la fin du processus. Il est intégré dès le départ à la réflexion.

«On ne peut pas dire “on veut créer ça” et réfléchir au financement après. Chaque phase a besoin de son propre soutien financier.»

Subventions européennes, régionales, communautaires… EVA bxl jongle avec les lignes de financement, parfois sur plusieurs années, parfois en les combinant. Un exercice d’équilibriste assumé, rendu possible par l’expérience et une vision à long terme.

«On prend entre cinq et sept ans entre l’idée et la création d’un projet. Ce temps-là est une richesse. Il permet de tester, d’ajuster, de ne pas mettre en difficulté les structures une fois qu’elles prennent leur autonomie. Depuis 1994, plus d’une dizaine de projets ont ainsi pris leur envol.»

 

Fabruka, une évidence.

Lorsque le projet Fabruka arrive sur la table, EVA bxl reconnaît immédiatement un terrain familier. Même logique de besoins sociaux, même attention portée à la co-construction, même volonté de créer des solutions ancrées dans la réalité bruxelloise.

«La curiosité a été le point de départ. On s’est dit: ça nous ressemble beaucoup. Et puis il y avait aussi cette envie de partager, pas seulement de recevoir.»

Seul partenaire néerlandophone du projet, EVA bxl apporte à Fabruka sa connaissance fine du terrain bruxellois et une méthodologie éprouvée. En retour, la structure s’enrichit d’autres expertises, notamment en matière de création de coopérative.

«Aujourd’hui, on sent que le partage est réel. Ce n’est pas un mot dans un dossier. C’est une pratique quotidienne. Et c’est exactement l’ADN de Fabruka.»

 

FabrukaFabruka, en bref.

Fabruka est un lieu bruxellois dédié à l’émergence de projets répondant à des besoins sociaux identifiés sur le territoire. Inspiré des Fabriques à initiatives françaises, le projet repose sur la co-construction avec les bénéficiaires et les acteurs locaux. Son lancement officiel, le 29 janvier dernier, a réuni près d’une centaine de participants autour de 3 thématiques: les soins palliatifs, la monoparentalité et la coopération entre acteurs. EVA bxl y est partenaire, aux côtés de SAW-B, Coopcity, Crébis, Crédal et Financité.

 

Etudier, vieillir, mourir: des thématiques qui traversent la ville.

Certaines thématiques travaillées au sein de Fabruka prolongent naturellement celles d’EVA bxl: le vieillissement à Bruxelles, les soins palliatifs, la monoparentalité. D’autres viendront, parfois inattendues.

«On ne crée pas de nouveaux systèmes. On regarde où le système actuel a des failles. Et c’est là qu’on intervient. Toujours en lien avec les acteurs existants.»

Universités, hautes écoles, institutions de soins, pouvoirs publics: tous sont invités autour de la table. Non comme concurrents, mais comme partenaires d’une réflexion commune.

 

« Ce qui est emblématique, ce n’est pas un projet. C’est notre approche.»

Quand on lui demande quel projet incarne le mieux EVA bxl, Ingrid ne cite aucun nom. Elle parle plutôt d’un fil rouge, perceptible aussi bien dans les structures parties il y a vingt ans que dans celles en cours de développement.

«On sent une filiation. Comme des enfants qui ont quitté la maison, mais qui n’oublient pas d’où ils viennent.»

 

Et demain ?

Ingrid n’évoque ni croissance ni expansion. Elle parle d’un souhait simple, presque fragile: conserver le temps.

«Le temps de réfléchir. Le temps d’écouter. Le temps de faire les choses avec prudence et beaucoup d’attention pour les bénéficiaires. Un rythme lent nécessaire pour développer quelque chose de valable pour les bruxellois.»

Dans une ville en perpétuel mouvement, EVA bxl continue ainsi de cultiver une forme de lenteur active. Une lenteur féconde. Et avec Fabruka, cette manière de faire trouve aujourd’hui un nouvel espace pour essaimer.

 

Par Estelle Mahieu.

Pour en savoir plus : https://evabxl.be/fr/

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