INTERVIEW – Avanti, un CISP pour reprendre pied et se reconstruire.

Interview Avanti. Janvier 2026

Et si la formation ne commençait pas par un métier, mais par la confiance retrouvée. À Charleroi, Avanti accueille des personnes très éloignées de l’emploi et leur propose un espace rare: du temps, du sens et du collectif pour se reconstruire. Ici, les ateliers ne sont pas une fin en soi mais un levier pour se remettre en mouvement, retisser du lien et réapprendre à croire en ses capacités. Bernard Forget, son nouveau directeur, défend une approche profondément humaine de l’insertion socioprofessionnelle. Alors que le secteur des CISP est fragilisé par les réformes en cours, il alerte sur les risques d’une vision trop étroite de la formation. Une parole forte, ancrée dans le réel, sur ce que signifie vraiment «accompagner vers l’avenir».

 

Hugues De Bolster : Peux-tu nous rappeler ce qu’est un Centre d’Insertion Socioprofessionnelle (CISP) en Région wallonne ? Quelle est leur mission, quels sont leurs publics et comment fonctionnent-ils ?

Bernard Forget : Les CISP sont des asbl ou des structures émanant de CPAS qui déploient des formations à destination de publics éloignés ou très éloignés de l’emploi. Des publics qui peuvent cumuler des difficultés diverses. Il peut y avoir des freins psycho-sociaux importants comme la rupture de lien social, l’inactivité professionnelle et souvent personnelle, une déconsidération et un manque de confiance en soi, des difficultés d’apprentissage par des méthodes «classiques», parfois des assuétudes, etc. Et puis, il y a tout ce qui relève de la précarité matérielle : logement de mauvaise qualité, difficulté de mobilité, accès aux soins de santé difficile ou négligé, alimentation déséquilibrée etc. Tout cela pèse énormément.

Les CISP s’organisent selon deux grands modèles pédagogiques. D’un côté, les Entreprises de Formation par le Travail (EFT) qui construisent leurs apprentissages à partir d’activités économiques réelles : production de biens, services, chantiers concrets, avec des exigences de qualité, de délais, etc. De l’autre, les démarches de Formation et d’Insertion (DéFI), qui sont beaucoup moins ancrées dans une logique marchande et qui sont quasiment entièrement subsidiées. Les deux modèles ont leurs forces et leurs limites.

 

Qui est Avanti?

Créé en 2003, Avanti est un Centre d’insertion socioprofessionnelle agréé par la Région Wallonne, à Marchienne-au-Pont. L’association met en place une formation de base aux techniques de base de type artisanales en bois, en métal, en cuisine de collectivité et en maraîchage bio. Sont également proposés des ateliers collectifs, sociaux, artistiques, culturels, sportifs. Elle s’adresse à toute personne adulte, sans ou avec peu de formation et d’expérience professionnelle. Créativité, pédagogie du projet, techniques artisanales, éducation permanente, vie communautaire et solidaire, … sont des « fils rouges » qui traversent les ateliers et projets d’Avanti.

Avanti inscrit ses projets dans une démarche d’échanges, d’accueil et d’ouverture vers l’extérieur. Et, en cela, privilégie les partenariats avec les différentes forces vives en présence (habitants, collectifs, associations, …) afin de favoriser son ancrage sur ce lieu de vie qu’est le quartier.

 

Hugues : Et dans ce paysage, où se situe Avanti ? Quelles sont ses caractéristiques ?

Bernard : Avanti est dans la démarche pédagogique DéFI tout en basant les apprentissages sur le concret, l’empirique, «apprendre en faisant» grâce à nos différents ateliers [1]. Et c’est cohérent avec notre projet: on n’est pas là pour former des hommes de métiers mais pour permettre à des «gars cabossés par la vie» de reprendre pied, de retrouver confiance en eux, de trouver l’envie d’aller de l’avant, de (ré)envisager un projet professionnel. Certains iront à l’emploi sur le temps de leur parcours chez Avanti mais pour d’autres cela demandera plus de temps en fonction de chacun, de son histoire, de ses apprentissages.

La force de notre projet pédagogique est que nos ateliers «métiers» sont avant tout des outils, des moyens. Ils servent à montrer à la personne qu’elle est capable d’apprendre, de développer des compétences, de créer de ses mains. Et quand je parle de création, je parle de quelque chose de beau et/ou de bon. C’est une dimension essentielle chez Avanti: que ce soit avec le bois, le métal, la terre ou l’alimentation, chacun peut découvrir sa créativité. Et, pour nourrir ce processus, outre les ateliers métiers nous organisons aussi des ateliers culturels, sportif et développons sur le site une vie communautaire. Ces éléments sont la colonne vertébrale du projet pédagogique d’Avanti qui vise, avant tout, à permettre aux personnes qui viennent chez nous de se poser, de reprendre confiance en soi et de réenvisager l’avenir.

Le principe de base, c’est de partir de ce que la personne a envie de mettre en œuvre. Elle travaille sur ses propres projets, avec l’appui de formateurs, et construit progressivement les connaissances et compétences nécessaires même si cela doit prendre du temps. Bien sûr, certains pourraient aller plus vite vers l’emploi dans une EFT. Mais, pour la majorité de notre public, ce serait trop tôt. Ils ont besoin d’un espace où ils peuvent souffler, se reconstruire, réapprendre à être en lien avec les autres.

Les étapes d’apprentissage et de reconstruction dans lesquelles ils sont rendent impossible, à court terme, une formation technique très cadrée, où il faudrait enchaîner des gestes précis toute la journée. Ils ne pourraient pas s’y accrocher. Une part importante du public d’Avanti, n’y est pas prête! N’oublions pas que chez Avanti, environ 25% de stagiaires ont un passé carcéral. Ce vécu, additionné à un parcours personnel souvent très chaotique et peu structurant, demande du temps… Un vrai temps de reconstruction.

Ces gars qui sortent de prison redécouvrent le contact avec la société, la mixité des publics, la vie collective. Ils ont besoin de se retrouver, de repères, de valeurs, de relations humaines respectueuses. La dynamique collective, communautaire que nous animons est essentielle. On se rencontre, on se parle d’égal à égal, on apprend à écouter et on découvre qu’on peut proposer des choses et être entendu. Tous ces rapports humains, tous ces échanges, ils n’en ont plus l’habitude. Et ce travail sur le lien social, la (re)construction d’une image positive de soi est valable également pour les autres stagiaires, pas seulement pour les ex-détenus. La plupart ont un passé familial, éducatif et vivent une précarité crasse qui les ont enfermés dans un isolement social et une dévalorisation de soi.

Il faut être lucide: pour des personnes aussi éloignées de l’emploi, une formation professionnelle de six mois ne suffit pas pour décrocher un job. Chez Avanti, si l’emploi arrive au bout du parcours, tant mieux. Mais ce n’est pas l’objectif immédiat. La première étape, c’est de découvrir son potentiel et de se remettre en mouvement. Pour reprendre l’image de l’Interfédé (interfédération des CISP), notre rôle est d’être le premier échelon de l’échelle[2], auquel nos publics peuvent s’accrocher pour définir un projet professionnel, acquérir des compétences et aller vers l’emploi. Dans le slam qu’ils avaient préparé pour la conférence de Salomé Saqué et Louise Knops à l’Eden en décembre dernier sur «ce qui les indigne» la thématique de permettre de «recommencer sa vie» était très présente et émouvante [3]. Il est terrible qu’un Ministre qui a en charge l’insertion socioprofessionnelle veuille réduire notre mission à de la formation professionnelle, directement utile pour aller à l’emploi.

 

Hugues : Tu parles beaucoup de reconstruction individuelle. Est-ce que cela produit aussi des effets au niveau du groupe ?

Bernard : Oui, très clairement. On voit émerger énormément de solidarité, de respect, de non-jugement. Les stagiaires échangent beaucoup entre eux. Et dans les ateliers, quand les mains travaillent, la parole circule plus facilement.

Il se crée souvent des petites dynamiques de coopération spontanées: on s’entraide pour résoudre un problème technique, on partage des idées, on se conseille. Récemment, j’ai vu deux stagiaires passer leur temps de midi à réfléchir avec une équerre et du papier pour trouver comment découper des planches de bois afin qu’elles épousent parfaitement la courbe d’un banc. Comment être sûr que la découpe allait correspondre, que les écartements entre chaque planche du banc soient réguliers et harmonieux? Personne ne leur avait demandé de le faire. Ils le faisaient par fierté, par envie, par défi personnel. Et ça, c’est exactement ce qu’on cherche à susciter: le plaisir de réfléchir, de chercher, de construire ensemble. En fait, on les met dans une situation où ils prennent plaisir à le faire, à travailler ensemble, à proposer une solution au groupe, à leur formateur. C’est gratifiant et structurant pour eux.  Ces exemples démontrent que la dynamique que nous voulons insuffler marche…

Et puis il y a toutes les petites victoires du quotidien. Chez Avanti, l’accompagnement social est très présent, parce que notre public en a vraiment besoin. Mettre à jour un dossier de sécurité sociale, ouvrir les nombreux courriers accumulés pendant des mois, engager une médiation de dettes, rétablir un lien de confiance avec le CPAS… Tout ce travail est invisible pour beaucoup de décideurs. Pourtant, sans ça, comment imaginer un retour vers l’emploi?

 

Hugues : Justement, quels sont les enjeux pour le public, pour le secteur des CISP, pour Avanti dans ce que met en place le Ministre de l’emploi et de la formation professionnelle?

Bernard : Les enjeux sont énormes. Les mesures déjà prises et envisagées fragilisent profondément les CISP : suppression du mécanisme d’indexation annuelle des subventions, financement à 98% des subsides, exigences de résultats en matière de mise à l’emploi ou de reprise de formation hors CISP… Et cela, en changeant les règles en cours de route, en évaluant les agréments sur la base d’indicateurs de mise à l’emploi mesuré sur les années passées. Sur la méthode, déjà, c’est très discutable.

Mais surtout, cela met en danger certains publics. À Avanti, nous avons une filière spécifiquement dédiée aux personnes post-carcérales. Forcément, les résultats chiffrés en matière de mise à l’emploi ou de reprise de formation y sont moins bons. Plus généralement, notre projet a toujours été de travailler avec des personnes fort éloignées de l’emploi, pour lesquelles le temps est essentiel. Parce qu’après les accidents de la vie, les accidents de parcours, il faut du temps pour se reconstruire et se relancer. Ce public éloigné de l’emploi pourrait, à l’avenir, bénéficier de moins d’offres de formations, de moins de lieux pour se former. Cela reviendrait à abandonner un public – ou à tout le moins travailler avec lui dans une moindre ampleur – alors que nous avons pourtant de belles réussites humaines.

Plus largement, tout le secteur est en danger. Comment pourrait-on résister à des réductions de budget d’année en année ? L’époque où l’Etat finançait correctement le tissu associatif semble se terminer, une page se tourne. Nous allons devoir être créatif pour inventer d’autres modèles !

On voit bien que l’époque où l’État finançait correctement le tissu associatif pour prendre soin de la société est derrière nous. Il va falloir inventer d’autres modèles.

Ce n’est pas impossible mais, pour les CISP, l’enjeu est double !  On nous demande de nous transformer au moment même où les politiques d’emploi excluent des milliers de chômeurs de longue durée. Beaucoup vont se retrouver sans droits, dans la débrouille. D’autres seront envoyés vers les CPAS, mis sous pression pour s’activer, se former… et donc frapper à nos portes, alors que nos moyens diminuent, que la vision politique est de limiter l’insertion socioprofessionnelle à la seule dimension professionnelle, en réorientant les moyens vers les formations qui mènent directement à l’emploi. C’est une vision dichotomique : d’un côté l’action sociale, de l’autre la formation professionnelle. Or, pour le public des CISP, cette séparation n’a aucun sens. Depuis toujours, le secteur démontre l’importance et la pertinence de l’articulation entre accompagnement social et formation professionnelle pour permettre aux personnes de se reconstruire et, progressivement, d’aller vers l’emploi, à leur rythme. C’est cette approche globale qui fait la force des CISP. Et c’est précisément cela qu’il faudrait renforcer, et non pas affaiblir.

 

Qui est Bernard Forget?

Bernard Forget a pris la direction d’Avanti depuis l’été 2025. Il s’investit de longue date dans les mouvements associatifs avec la volonté de mettre son énergie au service de projets sociaux et inclusifs. Après plusieurs années passées dans les secteurs de l’action sociale et de la formation, Bernard s’est ensuite impliqué comme coordinateur d’équipes au CAI, le Centre Régional d’Intégration de la Province de Namur. En 2025, il rejoint l’équipe d’Avanti et son projet de réinsertion socioprofessionnelle dans la Région de Charleroi.

Le slam projeté lors de la conférence du 3 décembre à l’Eden qui réunissait Salomé Saqué, Louise Knops et Marie Darah

[1] Fer, bois, maraichage, cuisine collective

[2] En réaction aux décisions du Ministre Jeholet qui impose une mesure du nombre de mise à l’emploi sur les deux dernières années – donc rétrospectivement – pour valider ou non le financement de ou des filières d’un CISP dans la suite de son agréement qui par décret devait être assuré pour cinq années, l’Interfédé a utilisé l’image d’une échelle dont les premier échelons sont brisés, symbole de l’impossibilité de nombre de personnes du public des CISP d’être en capacité de trouver ou retrouver une formation, un métier, un emploi.

[3] Voir la vidéo du slam projeté lors de la conférence du 3 décembre 2026 à l’Eden sur le thème de « recommencer sa vie »

 

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Pour leur rendre visite : Rue de l’Abattoir 12, 6030 Charleroi

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