EDITO – Un citoyen n’en vaut pas un autre.

Edito juillet 2026 "Pas tous pareil"

Nous n’allons pas parler de la canicule, de cette chaleur suffocante qui a recouvert les écoles, les maisons de repos, les hôpitaux, les villes et les campagnes. L’air chaud s’insinuant partout et réduisant les capacités de tout un chacun de réaliser ses tâches quotidiennes et son travail. Les femmes supportant, bien souvent, une charge mentale supplémentaire pour protéger la maison et les corps des dangers de ce soleil de plomb. Les urbains affrontant les effets d’une bétonisation excessive aggravant cette fournaise. Les populations moins privilégiées vivant souvent dans des espaces plus petits, moins bien isolés, sans jardin. Si nous n’en parlons pas, ce n’est pas parce qu’il serait impossible de prouver ce que nous racontons. Les chiffres sont parlants et démontrent ô combien la canicule n’affecte pas tout le monde de la même manière. Si nous n’en parlons pas, c’est parce que nous sommes en colère face au peu de préoccupation et d’intérêt, voire en raison du mépris de nombreux représentants gouvernementaux. Ils ont l’air de se moquer que la Belgique ait étouffé pendant plusieurs jours et plusieurs nuits. C’est encore la population, les entreprises, les associations, les hôpitaux, les services publics, les communes… qui doivent se débrouiller seules pour trouver des solutions et s’adapter. Tant pis s’il y a une surmortalité qu’on aurait pu prévenir. C’est notre problème, pas le leur, visiblement.

 

Nous n’allons pas non plus parler de Fabien Pinckaers. D’autres que nous ont décortiqué[1] ses propos et à quel point ils pouvaient apparaitre risibles venant de lui. Nous ne voudrions pas lui faire croire qu’on le plaint de sa situation et que nous compatissons face aux menaces qui pèsent sur sa fortune, son train de vie et sa plaisante quiétude belge. Et puis, c’est vrai, on aime à SAW-B les entrepreneuses et les entrepreneurs qui créent de l’emploi, développent des entreprises ici et qui ne cherchent nullement à éluder l’impôt via des holdings et des sociétés de management.

Mais, en fait, nous allons quand même vous parler de Fabien Pinckaers… Pas pour aborder sa situation personnelle ou pour revenir sur le fond de la discussion. Il doit être assez clair pour les lecteurs et lectrices que vous êtes, que nous soutenons une fiscalité juste où chacun contribue sur la base de l’ensemble de ses revenus.

Ce qui motive notre texte, c’est la réaction suscitée par les propos de l’entrepreneur milliardaire. L’ampleur de sa réaction est déjà une surprise, mais c’est surtout la forme qui génère pour nous un questionnement intense. Un homme, milliardaire et chef d’entreprise mais dont la valeur citoyenne est supposément égale à celle de chacun et chacune d’entre nous, rédige un statut sur les réseaux sociaux! La presse relaie, les partis politiques s’emballent, chacun voulant tirer la couverture à lui. Yvan Verougstraete consacre sa soirée à échanger avec le patron wallon, communique sur la teneur des discussions et les points forts abordés. Il annonce ensuite le lancement d’un comité consultatif d’experts pour aborder les sujets complexes avec méthode, objectivité et sans caricature. Un tweet et des choses concrètes sont mises en place, des propositions sont analysées finement et des perspectives avancées.

 

Deux mois de grèves enseignantes, précédées de nombreuses journées, des manifestations rassemblant plusieurs dizaines de milliers de personnes dans les rues de Bruxelles, Namur, Liège…, des actions par centaines d’associations, de centres d’insertion socioprofessionnelle, de soignant·es, de travailleurs et travailleuses des services publics, des prisons, des chômeurs et chômeuses exclu·es. La liste est longue de celles et ceux qui, ces derniers mois, ont cherché à attirer l’attention, à obtenir un dialogue franc et la possibilité concrète de coconstruire des politiques publiques avec méthode, objectivité et sans caricature. Toute cette masse, toutes ces individualités, expertes dans leur domaine, n’ont pas fait et ne font pas le poids pour faire évoluer la réflexion. Quand elles sont reçues, c’est pour prendre une jolie photo et montrer qu’on parle, mais sans que rien n’évolue, ou presque.

 

Le constat est amer même s’il n’est pas surprenant: un tweet de Fabien Pinckaers a plus de poids que les protestations collectives de plusieurs milliers de citoyen·nes belges. C’est moche et dur à avaler, mais c’est ainsi et nous devons nous demander encore et toujours: comment faire pour peser dans les échanges et que nos expertises soient reconnues et valorisées à la hauteur de ce qu’elles sont, à égalité avec la voix de ce chef d’entreprise? Mais est-ce vraiment à nous de trouver cette réponse? N’est-ce pas à Yvan Verougstraete et à d’autres de nous expliquer pourquoi nos voix n’ont pas le même prix?

 

Joanne Clotuche – j.clotuche[@]saw-b.be

[1] Lire notamment l’analyse de Xavier Dupret https://www.acjj.be/odoo-menace-de-nous-quitter-tous-aux-abris/

© 女子 正真 / Pexels

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