INTERVIEW – Les Dauphins, entreprise de travail adapté – Une industrie résiliente, utile et humaine.

Interview Les Dauphins, mars 2026

À Gembloux, une entreprise de travail adapté prouve depuis plus de cinquante ans qu’industrie peut aussi rimer avec inclusion, coopération et ancrage territorial. Derrière le nom intrigant des Dauphins se dessine une autre manière de produire: locale, résiliente et profondément humaine. Rencontre avec Harold Goderniaux, son directeur général, qui défend une vision industrielle où l’économie sociale devient un véritable moteur stratégique pour l’avenir.

 

À première vue, le nom intrigue. Pourquoi Les Dauphins? «Ce que je sais, c’est qu’on ne sait pas», sourit Harold Goderniaux, directeur général de l’entreprise de travail adapté (ETA) «Les Dauphins». La légende la plus crédible voudrait qu’en 1971, lors de la création de l’atelier attenant à un centre d’hébergement pour personnes en situation de handicap à Gembloux, l’épouse d’un administrateur «adorait les dauphins». Il n’en fallait pas plus pour baptiser l’aventure.

Un demi-siècle plus tard, l’entreprise a grandi. Une centaine de travailleurs, des ateliers bois, du conditionnement, de l’alimentaire, des projets immobiliers, du réemploi… Une véritable industrie?! Oui, mais qui entend agir là où les besoins sont réels.

 

Une industrie à taille humaine.

«On est un acteur industriel. On va le rester», affirme Harold Goderniaux sans détour. Mais ici, l’industrie ne rime ni avec gigantisme ni avec course effrénée aux volumes. Elle s’inscrit dans un territoire, celui de Gembloux et de ses environs, et dans une logique assumée de spécialisation.

Historiquement, Les Dauphins n’ont jamais disposé d’une force commerciale écrasante. L’entreprise a préféré miser sur le savoir-faire. «Les Dauphins se sont spécialisés sur des flux où il y avait du savoir. Ils faisaient du sur-mesure, avec une excellence assez incroyable.» Le bois, notamment, est devenu un terrain d’expression privilégié.

Aujourd’hui encore, cette singularité reste un cap. Fabrication d’aérateurs pour châssis, montée en puissance de certaines filières stratégiques, développement de solutions industrielles locales. L’objectif n’est pas de devenir leader européen, mais de rester un acteur économique fort… en Belgique, et surtout en Wallonie.

Car la boussole est claire: «Pour nous, travailler à grosses échelles n’est pas envisageable.»

 

2020, l’année du réveil.

Comme pour beaucoup d’acteurs économiques, la crise sanitaire a marqué un tournant. Mais dans les ateliers des Dauphins, elle a aussi joué un rôle de révélateur.

«C’est là que je me suis vraiment rendu compte de la force d’avoir une capacité de production locale lorsqu’il y a des séismes économiques internationaux.» Pour Harold Goderniaux, le Covid a mis en lumière la fragilité des chaînes mondiales… et la nécessité de relocaliser certaines capacités.

Il parle de «décroissance planifiée». Le terme peut surprendre, mais il l’assume: «On préfère planifier la décroissance plutôt que la subir.» Concrètement, cela signifie préparer le territoire aux défis à venir en matière de logement, d’alimentation, d’énergie ou encore de réemploi.

L’industrie, oui. Mais une industrie qui soit «résiliente, utile et humaine».

 

Coopérer plutôt que conquérir.

À l’heure où la réindustrialisation s’invite dans les discours politiques, Les Dauphins plaident pour une autre voie industrielle ancrée dans la coopération.

Un exemple? Un projet de façade végétalisée pour le futur hôtel de ville de Namur. Les gabions, cages en treillis métalliques remplies de pierres ou autres, sont produits à Gembloux, à partir de matériaux de réemploi. Mais pour la végétalisation, réalisée à Tinlot, inutile d’envoyer quotidiennement des équipes à 100 kilomètres. «Ce n’est pas durable.» Résultat: un partenariat avec une autre entreprise d’économie sociale locale, qui prend le relais sur place.

Même logique dans l’alimentaire. Lorsque Les Dauphins développent une nouvelle unité de production, ils consultent d’abord les acteurs existants du territoire. «On leur a demandé: qu’est-ce que vous faites, qu’est-ce que vous ne faites pas?» L’outil est pensé comme complémentaire, pas concurrent.

Harold Goderniaux défend une industrie en réseau pour éviter les erreurs du passé: «Il faut accepter d’abandonner certaines choses qu’on aurait pu capitaliser pour travailler beaucoup plus en coopération.»

 

Vers une nouvelle industrie comme horizon.

Les Dauphins participent déjà à l’industrialisation ancrée dans les valeurs de l’économie sociale. S’il devait citer trois priorités pour les dix prochaines années pour aller plus loin, le directeur ne tergiverse pas: le réemploi, le logement et l’alimentation sont des filières pour développer une nouvelle forme d’industrialisation en économie sociale.

«L’industrie du réemploi est vraiment à ses balbutiements. Il y a un potentiel incroyable: bois de récupération transformé en panneaux accessibles, déconstruction sélective, valorisation des déchets industriels… » souligne Harold Goderniaux. Les projets ne manquent pas et celui de la «Mêlée Gembloutoise» de l’ETA, future ligne industrielle de bois de récupération, en est un bel exemple.

Dans l’immobilier, l’enjeu est double: rénover, mais aussi rendre les logements moins énergivores par des murs végétaux, des matériaux durables etc. Les possibilités d’industrialisation sont aussi nombreuses.

Et puis il y a l’alimentation. Gembloux, terre universitaire et agricole, s’affirme comme pôle stratégique. «Notre objectif, c’est de participer à nourrir le territoire.»

Tout cela se réalise dans l’esprit de l’économie sociale. «On a le luxe du temps. On peut se faire un plan à cinq ou dix ans sans pression d’investisseurs ou autres». Une liberté précieuse pour monter «en qualité et en excellence», sans augmenter la pression sur le personnel.

 

La nécessité d’un récit.

Au sein de l’ETA, le travail ne se mesure pas uniquement en tonnes produites ou en chiffres d’affaires. Il se raconte.

Un court-métrage est en préparation, accompagné par le centre culturel local et projeté le 12 novembre à Atrium 57. L’objectif? «Faire parler les héros du quotidien.» Le filtre: l’environnement. Le thème: «Quand la fragilité devient une force».

Une manière de répondre à ce que Harold identifie comme un manque majeur: le récit. «On est des acteurs de solutions. On est capable de faire des choses extrêmement brillantes et très humaines. Mais il manque le récit qu’il y a derrière.»

L’entreprise de travail adapté gembloutoise n’est pas une industrie qui fait des vagues inutiles. Elle trace, au contraire, patiemment son sillage. Les Dauphins veulent rendre compte de ce parcours, non pas pour enjoliver, mais pour rendre visible ce qui existe déjà: une autre façon de produire, d’embaucher, de coopérer.

 

Portrait Harold Goderniaux, ETA Les DauphinsPortrait de Harold Goderniaux.

Son parcours
Journaliste puis actif dans la communication d’entreprise, Harold Goderniaux bascule en 2006 vers l’économie sociale. Il rejoint d’abord une entreprise de travail adapté, Entra, avant de prendre, il y a un peu plus de deux ans, la direction générale des Dauphins à Gembloux.

Le déclic
«On m’a proposé de transformer du chiffre d’affaires en heures de travail pour des personnes en situation de handicap. Ça a été le coup de foudre.» Plus tard, l’envie de s’ancrer localement et de répondre aux défis de son propre territoire avec les Dauphins achève de le convaincre.

Sa vision
Une économie sociale territorialisée, résiliente, capable de planifier la transition plutôt que de la subir. «Je crois à la décroissance planifiée, à la copération plutôt qu’à la concurrence, à la complémentarité plutôt qu’à l’hégémonie.»

Son quotidien
Des réunions stratégiques, des partenariats à tisser… et surtout un rituel immuable: «Mon petit bonheur, c’est de commencer tous les matins par un tour des ateliers.» Dans une structure d’une centaine de travailleurs, connaître chacun est précieux.

 

Par Olivier de Halleux.

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