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Edito – Social, un adjectif flou ?… idées pour le redéfinir

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Inégalités, justice, finalité, impact, capital, transformation, économie… Si on y accole le mot “social”, chacun de ces concepts prend un sens différent. Leur qualité, leur force, leurs représentations en sont profondément modifiées. Dans une conversation, on ne prend plus la peine de le définir, comme si on était sûr de comprendre la portée du mot. Pourtant, il nous semble que les choses sont plus complexes. Qu’est-ce que la finalité sociale d’une entreprise ? Cette question, pour une fédération d’économie sociale, devrait avoir une réponse simple. Claire. Eclairante. Et pourtant…

 

Face à divers projets entrepreneuriaux, les choses se complexifient. Confrontés par exemple au projet d’une nouvelle entreprise, la certitude de connaître et comprendre la finalité sociale se fait. Alors que face à un deuxième, le doute s’installe : est-ce bien une finalité sociale ? Et une autre personne, quant à elle, n’en doutera pas. Comment remplir ce critère de finalité sociale ? Est-ce une question subjective et individuelle à laquelle seuls les porteurs du projet doivent répondre ? Ou est-ce une question collective et politique pour laquelle des balises doivent être posées ? Sans faire la part de ce qui unit et de ce qui sépare les multiples acteurs d’un mouvement, le  risque est grand, comme le pointe Frédéric Thomas, que l’économie sociale ne soit «qu’un terme fourre-tout, aux  contours suffisamment flexibles ou flous, pour que chacun puisse y voir ce qui l’intéresse»[1].

 

… Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement

Cette incompréhension, ce flou artistique autour de l’ajout du “social” est susceptible de compromettre l’économie sociale. Il nous semble important de travailler collectivement afin de clarifier ce concept, notamment lorsqu’on aborde la finalité sociale. Il n’appartient pas à SAW-B de le faire seul. Nous souhaitons plutôt que les acteurs de l’économie sociale, dans leur pluralité, dans leur diversité, dans leur ancrage local, auprès de chacune et chacun, mais aussi les académiques, les politiques puissent y contribuer.

Pour être constructifs, nous avançons deux pistes de réflexion qui peuvent aider les porteuses et porteurs de projets, les associations et entreprises actuelles ou toute personne souhaitant réinterroger la finalité sociale de sa structure.

 

  • Pour une lecture préalable de la société

Le premier élément consiste à analyser ce qu’il se passe dans la société afin de déterminer la place du projet dans celle-ci. Quelles difficultés, quels besoins ne sont pas ou mal satisfaits? Qui ne répond pas à ce besoin et pourquoi en est-il ainsi?

En partant de ce préalable, on peut ainsi s’interroger sur les raisons qui font que ce besoin existe. Par exemple, certains besoins existent parce qu’ils reposent sur la création d’inégalités ou sur l’exclusion de certaines personnes par rapport à un bien ou un service. On peut alors s’interroger si on veut créer un projet qui répond aux besoins créés par l’inégalité ou bien qui s’attaque au problème initial. Est-il aussi possible de s’attaquer à la racine du problème? Est-ce faisable de s’attaquer à la racine? Si on ne le fait pas, pourquoi?

Par exemple, si certaines activités sont inaccessibles pour certaines populations, est-ce que le projet pensé cherche à rendre ces activités accessibles? Si une activité ne permet pas de se rémunérer correctement, est-ce que je réfléchis à comment mieux se rémunérer ou bien est-ce que je propose d’autres sources de revenus ?

En faisant ce travail préalable, on peut réfléchir à la force du projet proposé et éviter de s’engouffrer dans une alternative qui aurait peu de prise sur le problème ou le besoin initial et dont le potentiel de transformation sociale serait au mieux dérisoire voire inexistant ou, pire, qui renforcerait le problème de départ.

 

  • A quel public est-ce que je m’adresse ?

Une seconde question à envisager repose sur une analyse du public visé par le projet. Comme nous l’avons évoqué dans d’autres éditos, l’économie sociale a été créée par et pour les ouvriers qui choisissent de s’allier pour trouver collectivement des réponses appropriées à leurs enjeux et difficultés.

Les années ont passé et le champ de l’économie sociale s’est élargi, sans jamais remettre en cause cette dimension du “par ET pour”. C’est un “ET” qui allie ces deux mots, pas un “et/ou”. Cela signifie que les travailleuses et travailleurs, les bénéficiaires (et/ou leurs proches), les usagers… sont associés à la gouvernance, à l’utilisation des bénéfices, à la manière dont on répond à leurs besoins…

Qui va profiter du projet, des activités de l’entreprise sociale? Y a-t-il des freins sociaux, économiques, culturels, géographiques… pour que le public visé accède au projet et se l’approprie?

Quelle place est accordée à ces publics? Comment sont-ils intégrés dans le projet en amont, en aval? Sont-ils uniquement des bénéficiaires? A-t-on prévu des espaces pour qu’ils puissent donner leur avis, co-construire, faire évoluer le projet?

On peut aussi inverser la question et se demander pourquoi ces publics ne sont pas impliqués ou destinataires du projet.

Interroger les publics est un levier, insuffisant, mais nécessaire pour penser un projet d’économie sociale, selon nous.

Joanne Clotuchej.clotuche[@]saw-b.be

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[1] Frédéric Thomas, «L’économie sociale et solidaire: enjeux, défis et perspectives», dans L’économie sociale et solidaire, levier de changement? Points de vue du Sud, in Alternatives Sud, Volume 22-2015-2, p. 7.