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COOPCITY – transformer en profondeur la société via l’entrepreneuriat social

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COOPCITY, c’est un peu notre enfant qui a grandi trop vite. Ce projet audacieux a émergé, entre autres[1], chez SAW-B en 2016 avec l’envie de proposer des solutions plus innovantes d’accompagnement sur le territoire bruxellois et faire émerger de nouveaux modèles économiques sociaux. En bref, faire de la capitale belge un centre connu et reconnu de l’entrepreneuriat social. Nous sommes allé·es à la rencontre de Sabrina Nisen, la coordinatrice générale de la structure, avec l’envie d’aborder avec elle le sujet, parfois sensible, de l’argent et du financement dans le monde de l’économie sociale.

 

Venez, entrez ! Bienvenue dans le centre d’entrepreneuriat social, coopératif et collaboratif à Bruxelles. Aujourd’hui, il fait beau. Sabrina en profite pour nous inviter à discuter dans la cour centrale des locaux de la coopérative Smart, lieu où est implanté COOPCITY depuis ses débuts.

 

Reconnaissance et nouvelles perspectives

COOPCITY est une structure financée par le public. Voilà qui pose le décor. Dans le journal La Capitale datant du 1er février 2021, on peut d’ailleurs lire : « Sur proposition de la secrétaire d’État à la Transition économique, Barbara Trachte (Ecolo), le gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale a acté le principe de la pérennisation, via financement régional, de 2022 à 2026, du centre d’accompagnement à l’entrepreneuriat social et coopératif, COOPCITY. » Nous levons les yeux vers Sabrina, visiblement fière et heureuse de cette reconnaissance de tout le travail fourni : « C’est un super succès pour SAW-B et les autres partenaires ! Cela montre que le modèle de COOPCITY est pertinent, autrement ils ne continueraient pas à nous soutenir. Nous accompagnons des projets innovants et solides et 2021 est et sera une étape transitoire avec toutefois un budget moindre qu’auparavant. C’est un travail sans fin, surtout au sortir de la crise. On veut plus d’entreprises ambitieuses, d’ampleur, innovantes. Très vite viendra la question du changement d’échelle ».

 

Des modèles économiques hybrides

Nous ne tardons pas à aborder le sujet pour lequel nous sommes là : l’argent est-il une question taboue dans l’économie sociale ? Sabrina tempère : « Tabou signifie qu’on ne veut pas en parler. Ici, la question est plus compliquée que ça. Tous les entrepreneurs et entrepreneuses se trouvent confronté·es aux mêmes problématiques : pouvoir tarifier leurs services, demander rémunération contre des services, arriver à un mettre un prix sur leurs activités ». En deux mots, les complexités se cumulent et ils se retrouvent confrontés à la question cruciale de l’indépendance financière. Sabrina poursuit : « En économie sociale, les gens sont fortement motivés par l’enjeu qu’ils veulent couvrir et donc les clients payeurs ne sont pas toujours les clients finaux. Par exemple, si on développe une entreprise pour aider les sans-abris, on ne leur facturera pas les services qu’on propose. C’est une complexité intrinsèque à l’économie sociale. Il faut donc trouver des modèles économiques hybrides, multiformes, multi-financements ».

 

 

Sabrina Nisen, coordinatrice générale de COOPCITY

Sabrina, bruxelloise de 43 ans, est d’abord employée dans les ressources humaines. En désaccord avec les valeurs des boites dans lesquelles elle travaillait, l’idée d’apporter un petit plus à la société a germé. Elle s’est naturellement dirigée vers l’économie sociale: projets d’insertion, d’accompagnement de demandeurs d’emploi, lancement de restaurants sociaux, de déménagements à bas prix, de cantines de quartiers, sont autant d’exemples qui l’ont menée à la coordination de Coopcity aujourd’hui.

 

 

Décomplexer la relation à l’argent

Sabrina poursuit la réflexion et illustre son propos avec l’exemple des marchés coopératifs, confrontés à la question de savoir comment proposer de bons produits à un prix abordable ? « Ce genre de questionnement se pose à toutes les étapes du projet ». D’ailleurs, comment COOPCITY aborde la question du financement lors des accompagnements ?  En juillet dernier, l’équipe organisait un atelier dans le but d’amener les entrepreneurs et entrepreneuses à travailler individuellement leur relation à l’argent. Quels sont mes blocages par rapport à la notion d’argent ? Qu’est-ce que ça représente pour moi ? « Les gens ont presque peur de se rémunérer. On veut dès lors travailler sur le fait que ces personnes se sentent à l’aise. Mais j’ai la sensation que cet atelier devrait être mené aussi dans une dimension collective, en équipe. Par exemple, la coopérative Coop It Easy s’est longuement questionnée sur le montant des salaires, ce qu’est un salaire acceptable, quelle différence il peut y avoir entre les salaires, etc » complète Sabrina avant de nous expliquer que dans le monde de l’entrepreneuriat social, certaines personnes remettent en question l’idée-même d’argent ! Sujet complexe alors que nous restons ancrés dans une économie marchande.

 

Une gestion financière primordiale

Ces échanges nous amènent à nous demander comment, de manière générale, une entreprise d’économie sociale parvient à mener ses missions et devenir pérenne… « Il est important d’avoir dans l’équipe des gestionnaires financiers et constituer une équipe et un modèle économique alignés, soudés. Il faut savoir ce dont on a besoin et aller chercher l’argent au bon endroit, avec la bonne méthodologie. On invite les personnes qu’on accompagne à se préparer, à mettre en place une équation de création : est-ce que je veux en vivre ? combien je veux me payer ? Combien de temps suis-je prêt·e à y consacrer ? Typiquement, une structure comme la BEES coop était au départ un projet-pilote financé qui demandait un investissement de temps. Aujourd’hui, la coopérative est pérenne. Dans un autre style, Casa Legal, structure tout à fait innovante, a dans un premier temps été financée. La seule chose c’est que le processus peut prendre plus longtemps que pour une entreprise classique ». Finalement, le rapport à l’argent dans l’économie sociale serait une émanation concrète de quelque chose de plus profond. Une manifestation, un symptôme plutôt que la cause d’une problématique plus globale.

 

La course à l’échalote

Vous l’aurez compris, il est rare qu’une entreprise d’économie sociale soit financée depuis une seule et unique source et les manques à combler sont nombreux : manque de reconnaissance de l’économie sociale en tant qu’économie répondant à de réels besoins et manque de financements structurels qui amènent à ce que Sabrina nomme « la course à l’échalote » : « Tous les deux ou trois ans, les entreprises doivent chercher de nouveaux financements. Cela mène à des errances au niveau de leur stratégie. Les reportings sont souvent aberrants : peu de place à l’évolution de l’impact, beaucoup de quantitatif, de lourdeurs administratives et du contrôle à outrance ». À l’écoute de cette réponse, nous demandons à Sabrina quelle serait une solution pour résoudre ce problème : « Nous avons besoin d’une volonté politique forte de sécuriser l’économie sociale et d’investir dans le financement long terme des entreprises sociales. Nous avons besoin de plus d’appels à projets long terme, de financements structurels et conséquents. Il faut poser les bases solides d’une réelle stratégie ambitieuse et volontariste pour l’économie sociale ».

 

Le plus de Sabrina …

« Je ne suis pas une grande sportive mais j’ai l’impression d’avoir un rôle de marathonienne dans lequel je dois convaincre du bien-fondé des modèles alternatifs et innovants. Avec cette pérennisation, c’est un travail au long cours qui s’entame. Un travail où il faut garder le cap car maintenant, tout le monde fait du social. Mais cela reste très en surface pendant que nous réalisons un réel travail de fond. D’ailleurs, si on veut transformer la société en profondeur, ces alternatives doivent devenir la norme, et apparaitre dans les textes de loi. D’où l’importante du plaidoyer politique. Il faut transformer l’essai pour que dans 25-30 ans, on ne puisse plus faire autrement ».


 

Pour aller plus loin :

[1] Aux côtés de Job Yourself, Febecoop, hub.brussels, Start Lab Ichec, Innoviris Brussels, Solvay Entrepreneurs