EDITO – Brûler les forêts, brûler les solutions.

Edito - Brûler les forêts, brûlers les solutions (Chercher le coupable à défaut de solutions)

«Comment fut votre été?» Il y a de fortes chances que vous répondiez à cette question: «Ce fut un bel été, mais quelle chaleur!» L’été 2026 se caractérise en effet par une précocité inhabituelle, une extension géographique des records de température vers le nord et l’est du continent européen, des nuits de moins en moins réparatrices, des températures océaniques exceptionnelles, des rivières à sec et des forêts qui ressemblent à nos souvenirs d’automne en plein mois d’août. Quand elles n’ont pas été «brûlées vives».

Privilégié que je suis, les congés d’été sont souvent l’occasion de faire des expériences inédites. Outre le plaisir de voyager, j’ai pu tester la déconnexion. Je me suis retenu de lire quotidiennement mes sites d’information habituels. Ce n’est donc qu’à mon retour que j’ai appris que les Fagnes avaient brûlé. C’est donc aussi à mon retour que j’ai pris connaissance des réactions de nos responsables politiques. L’une d’entre elles sort du lot: celle qui a consisté en un discours axé sur la responsabilité individuelle et la fermeté judiciaire, plutôt que sur la dimension climatique de l’événement. «Ce n’est pas moi, c’est lui. Ce n’est pas nous, c’est cet individu particulier.»

Ce faisant, cette intervention n’est qu’une répétition. Elle répète ce que les climatosceptiques disent, qu’ils soient hommes du peuple (qui se limitent parfois à accuser les pyromanes) ou hommes de pouvoir (Trump a accusé le Premier Ministre canadien de mal entretenir ses forêts et d’empoisonner l’air des USA durant la coupe du monde de foot). Cette prise de position résulte en fait d’une stratégie politique: celle de détourner l’attention des citoyens de ses/leurs propres responsabilités, celle de retarder l’inéluctable et d’en espérer des gains électoraux, celle de ne pas dire ce que tout le monde sait mais que personne ne veut entendre.

Un chercheur commente : «Face à un désastre, notre esprit cherche spontanément une cause simple: l’étincelle, l’imprudence, le coupable. Pourtant, une allumette ne produit pas les mêmes conséquences dans une végétation humide que dans un territoire desséché par des semaines de chaleur. Déclencheur, contexte et facteurs amplificateurs se combinent. Notre esprit affectionne les récits simples et rassurants, surtout lorsqu’ils permettent de désigner un coupable autre que nous. Il nous faudra apprendre à dépasser ces biais si nous voulons agir à la hauteur de cette complexité.»[1]

La question de la responsabilité face à ce qui nous arrive est vraiment intéressante à poser. En effet, qui est véritablement responsable de l’incendie des Fagnes? Qui est responsable de ce tsunami descendu des plus hautes montagnes du monde? Qui est responsable de la disparition de la moitié des espèces d’oiseaux? Qui est responsable des cancers développés en raison de l’usage de pesticides? Qui est responsable de la surmortalité observée durant les vagues de chaleur successives?

A ces questions de nature environnementales, on peut en ajouter d’autres de nature socio-économique. Qui est responsable de la dégradation de la santé mentale des jeunes? Qui est responsable de l’inaccessibilité de la justice pour certaines catégories de personnes? Qui est responsable du chômage de longue durée? Qui est responsable de l’inaccessibilité au droit au logement pour les femmes et les minorités de genre? Qui est responsable des risques sanitaires liés à l’usage de drogues? Etc.

Sont-ce des individus, est-ce la société, le système, les responsables politiques, chacun et chacune d’entre nous…?

Force est de constater que face à ces situations, dont plusieurs inédites dans leur ampleur, nous ne sommes pas préparés. Et nous n’en tirons manifestement pas non plus les enseignements utiles pour modifier radicalement cette situation. Pour, ensemble, traiter les causes.

Aldous Huxley disait que «l’expérience, ce n’est pas ce qui arrive à quelqu’un, c’est ce que quelqu’un fait avec ce qui lui arrive».

Certains acteurs sont pourtant prêts. Confrontés à des expériences problématiques faites par leurs concitoyens et concitoyennes, ils ont trouvé des réponses à ces situations, souvent avec les personnes concernées, ils ont testé et développé ces solutions. De celles-ci, ils ont tiré des propositions de politiques publiques. Ces acteurs, ce sont notamment les acteurs de l’ESS (Economie Sociale et Solidaire) qui ont comme point commun d’être porteurs d’innovations sociales transformatrices de la société. L’ESS, comme d’autres acteurs de la société civile, s’attaque aux causes pendant que le politique cherche des coupables individuels.

Or, au cours de cette année et de cet été, de nombreuses associations et acteurs de l’ESS ont vu leur existence menacée ou anéantie du fait de décisions politiques récentes prises sur base d’une vision tronquée de la réalité budgétaire[2]. Leur nombre et la diversité des secteurs touchés (social, économique, environnemental[3], culturel, etc.) attestent d’une politique systématiquement appliquée et véritablement sans fin[4]. Pensons à Nos Oignons dans le champ de l’agriculture sociale et de soin, à Casa legal dans le champ juridique, aux dispositifs CISP et Territoires Zéro Chômeurs de Longue Durée dans le champ de l’insertion socioprofessionnelle, à Angela D dans le champ du logement, à Modus Vivendi, Dune et Transit, dans le champ de la réduction des risques liés à la toxicomanie, etc. Avec ces associations disparait une expérience incroyable dont la société se prive définitivement. Quand les responsables politiques de ces décisions sont interrogés, la réponse est toujours la même: ce n’est pas moi, c’est lui; ce n’est pas nous, c’est notre partenaire de coalition; ce n’est pas le gouvernement actuel, c’est le précédent.

Une question doit être posée aux associations menacées, aux associations qui résistent jusqu’à présent mais aussi à nous tous et toutes: qu’allons-nous faire de ce qui nous arrive? Qu’allons-nous faire de ces gouvernements qui ne pensent qu’à court terme, qui laissent mourir l’innovation sociale qui pourrait précisément apporter des réponses aux problèmes de société qu’ils annoncent combattre, qui présentent comme économiques des mesures qui accentueront rapidement des dommages sociaux, économiques et finalement budgétaires, qui traitent la situation la plus inédite à laquelle l’humanité est confrontée comme du business as usual?

Une experte a calculé que «chaque degré supplémentaire fait chuter la productivité du travail de 2% dans les pays tempérés. La canicule de juin a coûté un demi-milliard d’euros au pays en seulement trois jours. »  Elle ajoute : « D’ici 2050, la Belgique perdra en moyenne 9,5 milliards d’euros par an (environ 2% du PIB) sous l’effet combiné de la chaleur, des sécheresses et des inondations.»[5] La fin du soutien à toute une série d’acteurs de l’ESS, qui jouaient un rôle de prévention pour de nombreux problèmes sociétaux, est une mesure politique, elle aussi, contre-productive à moyen terme.

Qu’allons-nous faire collectivement de ce qui nous arrive? Je n’ai pas la réponse. J’ai encore de l’espoir. Je serai aux Chantiers de l’économie sociale pour le partager avec qui veut[6].

 

Quentin Mortier – q.mortier[@]saw-b.be

[1] Alexandre Heeren, Professeur de psychologie à l’UCLouvain cité par Michel De Muelenaere, «Les leçons de l’été meurtrier 2026: ce n’était pas un accident, insistent cinq experts», dans Le soir, 2 septembre 2026.

[2] Voir par exemple cette carte blanche, intitulée «Les générations futures méritent un autre débat budgétaire», qui invite à véritablement débattre des différentes options budgétaires : https://www.lalibre.be/debats/opinions/2026/06/10/les-generations-futures-meritent-un-autre-debat-budgetaire-QJTVIRI2DFCKTPRYG3BDL72YJA/

[3] Valéry Witsel, «Luttes écologiques. La bascule autoritaire en Belgique», dans Politique, 17.07.2026, en ligne: https://www.revuepolitique.be/luttes-ecologiques-la-bascule-autoritaire-en-belgique/

[4] Au moment de publier cet édito, je prends connaissance d’une campagne pour défendre le rôle des associations d’alphabétisation, menacées par le gouvernement wallon!

[5] Laurie Pazienza, économiste chez Climact, citée par Michel De Muelenaere, op.cit.

[6] Pour plus d’infos et inscription : https://saw-b.be/2026/07/20/chantiers-es-2026/

©Photo de Devin Avery sur Unsplash.

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