L’économie sociale, en détails.
L’économie sociale n’est ni une utopie marginale ni une zone refuge pour fuir l’économie capitaliste. C’est un modèle d’organisation économique à part entière, fondé sur des principes solides et incarnés par des entreprises professionnelles, créatives et résolument engagées.
Statut n'est pas vertu
Le statut d’une entreprise ne suffit pas à dire si elle relève ou non de l’économie sociale. Les formes juridiques comme les ASBL, les coopératives, les fondations ou les mutuelles peuvent parfois prêter à confusion et induire en erreur celles et ceux qui cherchent à comprendre ce qu’est vraiment l’économie sociale.
Il est donc essentiel d’aller voir ce qui se cache derrière le statut: quelles valeurs sont mises en pratique? Comment les principes de l’économie sociale se traduisent-ils concrètement?
Certaines entreprises l’ont bien compris et n’hésitent pas à expliciter leurs engagements et la manière dont elles les incarnent au quotidien. Et pour éviter de vous faire avoir par le socialwashing (à l’image du greenwashing mais appliqué aux valeurs sociales), lisez ce qui suit. 👇
La richesse oui, mais partagée
Dans l’économie sociale, le profit n’est jamais une fin en soi. Il est un moyen pour répondre à un besoin social. En d’autres termes, les bénéfices générés sont investis dans l’activité, dans l’emploi, ou dans de nouveaux projets utiles socialement. Les mécanismes d’enrichissement personnel y sont encadrés, voire interdits:
- Pas de dividendes dans les ASBL ou fondations (c'est la loi qui l'interdit)
- Rémunération limitée du capital dans les coopératives agréées (6% max pour les coopérateurs/actionnaires)
- Réserves souvent indivisibles et patrimoine impartageable (ici, pas de patron qui pourrait décider de vendre son entreprise au plus offrant)
Ce choix structurel garantit que la valeur produite bénéficie en priorité au travail et aux personnes, qu’elles soient travailleuses ou bénéficiaires.
On parle aussi de tension salariale limitée: un écart maîtrisé entre les plus bas et les plus hauts revenus au sein d’une même organisation, reflet d’un principe d’égalité et de justice sociale.[1]
Une gouvernance réellement démocratique
Le principe "1 personne = 1 voix" n’est pas cosmétique: il structure le pouvoir de décision. Il existe bien sûr quelques nuances notamment dans les coopératives mais, si elles sont d'économie sociale, c’est limité et encadré afin que le pouvoir de décision ne soit pas basé sur la détention de capital.
Au-delà des statuts, la gouvernance démocratique implique souvent :
- la participation directe des salarié·es, parfois même des bénéficiaires, citoyens ou partenaires
- une prise en compte d'autres parties prenantes élargies (impact sur la communauté élargie)
- une transparence financière et stratégique
Certaines structures expérimentent la codécision, l’autogestion ou encore la gouvernance horizontale.
C’est là que l’économie sociale montre qu’elle peut être à la fois efficiente et profondément politique, en réinventant les formes de la démocratie dans l’entreprise. (Si ce sujet vous intéresse, on vous conseille de lire cette analyse)
Chez SAW-B, nous utilisons volontairement les termes «économie sociale et solidaire» (ESS) pour visibiliser les acteurs solidaires et citoyens. L’ajout de ce terme permet de valoriser le rôle économique joué par de nombreux acteurs de la solidarité et de mettre en valeur leur engagement démocratique. De plus, le mot «solidaire» donne une dimension politique et responsable plus forte à l'économie sociale.
Innover, mais autrement
L’économie sociale est un terreau fertile d’innovation sociale.
Elle identifie des besoins non couverts, invente des réponses inédites, s’adapte aux transitions écologiques, sociales et numériques.
Exemples :
- création de circuits courts alimentaires accessibles (ex: Carolostore, Réseau paysan…)
- développement de logements solidaires et/ou intergénérationnels (ex: Angela D, Habitat et Humanisme, Pass-ages…)
- services à la personne intégrant les bénéficiaires dans la co-conception (ex: ADMR, Casa Légal…)
- recyclage, réemploi et économie circulaire à haute valeur ajoutée (ex: Coopeos, Retrival…)
- financement éthique et participatif (ex: Financité, Crédal)
Et contrairement à une idée reçue, l’économie sociale n’est pas marginale. Elle co-produit des politiques publiques, mobilise l’investissement citoyen et crée des emplois durables, souvent dans des secteurs en mutation.
Un schéma pour tout comprendre
Ce schéma clé[2] permet de comprendre les logiques croisées qui structurent l’économie sociale.
On y retrouve trois pôles :
- le marché, guidé par le profit
- la redistribution, portée par l’État
- la réciprocité, ancrée dans les communautés (la famille, les réseaux de citoyens sont des communautés par exemple)
Au croisement de ces logiques, l’économie sociale occupe une zone mouvante, en interaction constante avec les autres sphères.
Certaines structures sont au cœur de ce triangle, d’autres en bordure, dans des "zones frontières", entre public et privé, ou entre formel et informel.
Ce positionnement hybride rend compte à la fois de sa diversité et de sa capacité à faire le lien, inventer, hybrider, transformer. Il rend compte également de son besoin permanent d’avoir des réflexions sur son identité, son éthique et sa visée politique[3].
→ L’économie sociale et ses frontières.[4]

En conclusion
L’économie sociale n’est pas un supplément d’âme de l’économie classique.
Elle est une autre manière d’envisager la richesse, le travail, la gouvernance, la démocratie.
Elle n’est pas parfaite. Elle est en tension, en construction permanente.
Mais elle prouve chaque jour que produire autrement, décider ensemble, redistribuer mieux, c’est non seulement possible, mais déjà en cours.
Et si elle ne changera pas le monde seule, elle y contribue déjà!
Pour aller plus loin
Lisez, échangez, débattez de nos publications à lire sur notre site internet. Lisez «Renaissance de l’économie sociale et solidaire? Pour une conscience politique» pour savoir si l’ES peut changer le système dans lequel on vit (spoiler alert: la réponse est oui mais pas sans conditions !)
Ou lancez-vous ! Nous proposons des formations et des accompagnements pour vous[5] y aider!
[1] Même si pour la plupart des entreprises d’économie sociale, il s’agit d’un principe et non d’une obligation, certains agréments l’encadrent. C’est le cas pour celui des entreprises d’insertion qui doivent respecter une tension salariale de 1 à 4.
[2] Lire l’analyse Identités et dynamiques plurielles de l’économie sociale
[3] Lire l’étude 2024: Renaissance de l’économie sociale et solidaire ? Pour une conscience politique.
[4] Jacques Defourny et Marthe Nyssens (dir.), Economie sociale et solidaire. Socioéconomie du 3e secteur, De Boeck, 2017.
[5] Hein? Quoi?! Vous avez lu toutes les pages et vous avez remarqué qu’on est passé du tutoiement au «vous». Eh non, il ne s’agit pas d’un changement du langage familier au vouvoiement😉. Nous sommes simplement passés de l’individu au collectif car, après ces 3 pages, nous espérons que vous deviendrez, avec nous, de fervents défenseurs de l’économie sociale et solidaire!
Et vous avez aussi peut-être remarqué que nous n'avons choisi que des femmes pour illustrer ces pages? En Belgique, les femmes sont fortement présentes dans l'économie sociale, représentant 70% des salariés, bien plus que dans l'économie classique (50%). Cependant, elles sont concentrées dans des secteurs souvent dévalorisés comme le «care» et sous-représentées dans les postes à responsabilité (Alter Echos). L'économie sociale a beau avoir de belles valeurs et, par définition travailler à l'inclusion de toutes et tous, elle est sans cesse confrontée à ses propres contradictions. (Lire à ce sujet)