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Aline Fares – une ex banquière contre la financiarisation de notre monde

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D’étudiante en commerce à HEC Paris à employée de banque au Luxembourg, Aline Fares vit aujourd’hui à Bruxelles, où elle a décidé il y a 5 ans de sortir définitivement du circuit bancaire classique. Mais pourquoi un tel revirement après 10 ans de carrière ? Qu’est-ce qui l’a poussée à franchir ce cap et se consacrer à la création d’une conférence gesticulée, à s’investir dans des groupes et associations militantes, et tenir un blog intitulé « chroniques d’une ex-banquière » ? Entretien avec cette femme aux multiples casquettes.

Vous connaissez probablement ce sentiment de doute qui pointe le bout de son nez avant de prendre de plus en plus d’ampleur : à quoi est-ce que je consacre la plupart de mon temps ? Il suffit d’un événement, une goutte de trop pour nous faire prendre la décision de quitter la fonction qu’on occupe dans un environnement qui ne nous plait plus.

 

La prise de conscience 

C’est ce qu’a vécu Aline Fares en 2011 après l’annonce d’un plan social au sein de la banque Dexia dans laquelle elle travaillait. « J’ai quitté la banque. À la suite de cela, j’ai rejoint des groupes militants comme le réseau altermondialiste CADTM (comité pour l’abolition des dettes illégitimes). En même temps, j’ai commencé à travailler dans l’asbl Finance Watch, un lobby citoyen dans l’élaboration des lois sur la finance et les banques au niveau européen ». De quoi approfondir sa « compréhension des mécanismes qui avaient conduit à la faillite du système et à son sauvetage aux frais de la population […] situation où les questions bancaires et financières sont jalousement monopolisées par des experts, alors même qu’il s’agit d’enjeux éminemment politiques ». Aline Fares a eu « besoin, de transformer cette colère » et de partager « tout ce que j’avais déconstruit et compris pour commencer à œuvrer, auprès de nombreux.ses autres, à une profonde transformation de ce système destructeur* »

 

Chroniques d’une ex-banquière

« Je travaille sur des productions avec toujours la même visée : rendre accessible le sujet des banques et de la finance en donnant les outils pour se sentir légitime à participer au débat sur ces questions » explique Aline Fares avant de souligner que le discours ambiant est celui porté par des hommes avec une certaine position sociale. « Ils ont tous les attributs de l’expert qui sait ce dont il parle : cravates, langage technique, généralement blancs, en position de pouvoir. Leur parole est toujours légitimisée alors qu’ils n’ont aucune idée des conséquences de ce qu’ils font ». C’est cela qu’elle a voulu mettre en avant dans la conférence gesticulée « Chroniques d’une ex-banquière » (disponible en intégralité sur Youtube). Un projet sur lequel elle se base pour écrire sa première bande dessinée sur laquelle elle travaille depuis deux ans : « Je suis la narratrice et on suit mon parcours, avec des moments explicatifs de concepts basiques ».

 

Banques et économie sociale : un oxymore ? 

Le 24 février 2022, nous invitions Aline Fares, en collaboration avec Smart, pour une conférence en ligne. Cet entretien fut l’occasion de comprendre comment fonctionnent les banques et les travers de leurs processus qui influencent largement l’économie sociale. « La façon dont fonctionne le système financier et les banques est celle d’entreprises qui ont comme objectif de faire un maximum de profit pour leurs actionnaires. Cela influence le type de projets financés ainsi que le prix et les conditions auxquels ils sont financés. Si on a des objectifs de transformation profonde, et l’économie sociale est une des façons de le faire, ça ne marchera pas car les banques veulent extraire une partie des richesses produites et les donner aux actionnaires. La banque va donc imposer à l’organisme financé de dégager une rentabilité supplémentaire et donc de mettre en place des modes d’organisation qui le permettent. In fine, cela contraint le déploiement de modèles alternatifs ».

 

L’exemple des agences immobilières sociales à Bruxelles

« Il y a un tel besoin de logement sociaux à Bruxelles que les agences immobilières sociales sont aussi en manque et cherchent donc à développer des propriétés en gestion ». Une aubaine pour les banquiers qui y ont flairé le bon filon alors qu’à la base ces agences sont conçues pour mettre des bien en location un peu partout et sortir de la logique de concentration et éviter la ghettoïsation. « Ils ont mis en place un fonds d’investissement, Inclusio, dans lequel certaines personnes mettent leur argent. Inclusio récolte le capital des riches et finance la construction de bâtiments entiers qu’ils donnent en gestion aux agences immobilières sociales. Le fonds garantit 2 à 3% de rente aux investisseurs qui pourront dire à leurs copains qu’ils aident à financer des projets socialement responsables. Sous couvert de bonnes intentions, cela ne peut pas fonctionner. C’est une solution en carton ».

 

« Nous avons besoin de banques qui ressemblent au monde que porte l’économie sociale »

Cela vous parait farfelu ? Pourtant, Aline Fares nous livre deux exemples qui, s’ils sont utilisés à bon escient, pourraient éventuellement changer la donne. Il s’agit du projet NEWB et de la banque Belfius (et oui !). « Le projet de NEWB n’est pas tout rose, ce n’est pas une banque pour tout le monde. Elle est en ligne, sans agence et vise une certaine catégorie socio-professionnelle. Mais c’est une coopérative qui sera le reflet de ses usagers. L’instrument est donc intéressant même si c’est un projet en création, il a le mérite d’avoir attiré l’attention ! En 10 ans, je n’avais jamais vu un tel intérêt pour le sujet. Là où cela risque d’être plus compliqué c’est qu’une coopérative, ça demande de l’implication pour fonctionner et ce n’est pas facile dans la durée » nous explique Aline Fares avant d’enchaîner sur le second exemple : « Belfius est une banque qui appartient totalement à l’État. Aujourd’hui, son directeur agit comme s’il était à la tête de BNP Paribas : il faut qu’il crache de la thune, mette en place des milliards de projets en foutant la pression sur le personnel, avec le même temps de travail pour produire plus et faire plus d’opérations. La banque est très axée sur les services aux entrepreneur·e·s et personnes fortunées. Le seul truc pas mal c’est qu’elle est de propriété publique. Il suffirait de revoir la mission de la banque et opérer une transformation. Si cela évolue rapidement, on obtiendrait quelque chose qui peut vraiment être un outil de transformation de la société mais les gouvernements successifs n’ont pas saisi cette opportunité » conclut-elle.

 

Manque de pluralité dans les média publics

En février 2022, Aline Fares publie une lettre ouverte à la RTBF qui n’a pas échappé au regard de l’équipe de SAW-B. Une critique écrite dans la foulée d’une énième chronique problématique d’Amid Faljaoui, directeur de l’hebdo Trends-Tendance. Une question est soulevée : manque-t-on de pluralité dans les messages délivrés dans les médias publics ? « Amid Faljaoui dispose déjà de tribunes médiatiques dans ses journaux, il n’a pas besoin de la RTBF. Ce n’est pas à un média de service public de lui offrir de quoi diffuser ses propres chroniques, situées de son point de vue de personne privilégiée. Sur Auvio, onglet économie, la moitié des réponses, ce sont ses chroniques. Il y a une surreprésentation de ses productions » raconte Aline Fares, très étonnée de l’écho qu’a reçu sa lettre ouverte. « Plein de personnes sont agacées de cette chronique qui passe à des moments de très haute audience, quand les gens sont dans leur bagnole pour aller ou revenir du boulot ». Aline Fares insiste : l’économie n’est pas seulement un truc de financier ! « Cela parle du fonctionnement de notre société, on peut donc en parler en tant que philosophe, architecte, sociologue, etc. Il existe plein de super universités en Belgique d’où sortent de super personnes qui tiennent d’autres discours ».

Et le rôle des femmes dans tout cela ? « En moyenne, c’est plus compliqué car les femmes ne sont pas disponibles aux bonnes heures car elles ont des tâches à réaliser en dehors de leur boulot. Elles ont aussi eu moins l’habitude de prendre la parole car ce n’est pas comme cela qu’elles ont été socialisées et valorisées. On essaie de leur proposer de parler dans des événements et les amener dans l’espace public et médiatique. Mais souvent, les médias vont chercher la solution rapide : des mecs de préférence, qui ont déjà la parole ». 

 

Et voilà, une activité de plus à l’arc de Aline Fares. Et encore, on ne vous a pas tout dit dans cet article … Nous la remercions pour cette interview enrichissante ! N’hésitez pas à visiter son site, il regorge de ressources pour aller encore plus loin : Chroniques d’une ex-banquière – pour se défendre contre la financiarisation du monde (alinefares.net)