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Edito – Agri-culture et culture, un parallèle inattendu.

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Les liens entrent culture et agriculture sont bien plus nombreux qu’on imagine. Quels sont les enjeux communs de ces deux mondes? De la marchandisation à l’artificialisation, explorons comment les dérives du système actuel impactent profondément nos vies.

 

Manger, seul·e, en famille ou entre ami·es. Lire. Ecouter de la musique. Cuisiner. Regarder un film. Ce sont probablement les plaisirs de la vie les plus partagés et répandus. Aucun de ces plaisirs ne seraient possibles sans les artistes et les agriculteurs et agricultrices. Cultiver et se cultiver ont bien plus de liens que tout ce que nous imaginons.

 

Etymologiquement, les mots ont des racines communes (culture qui vient de cultura : « habiter », « cultiver »), mais ce lien ne s’arrête pas là. Ces deux activités humaines jouent l’une comme l’autre un rôle essentiel dans nos sociétés. Pourtant, ce rôle ne cesse d’être remis en cause, maltraité et abîmé. Les points communs sont nombreux et il est intéressant de s’y pencher.

  • Marchandisation : l’agriculture et la culture sont soumises aux lois du marché. La monopolisation de la production entre les mains de quelques grosses structures qui s’approprient le travail et attirent les investisseurs/subventions n’est qu’une des pointes de l’iceberg d’une marchandisation au détriment des productions locales. Les grands groupes agro-industriels achètent les produits aux agriculteurs/trices avec un maximum d’exigences et les prix les plus bas possibles. Dans le même temps, de grandes entreprises comme Netflix, Spotify, Disney… ont la main sur l’industrie musicale, du cinéma et même de la télévision. Pour quelques artistes qui parviennent à imposer leurs choix, des milliers d’autres subissent la loi du plus fort appauvrissant la diversité culturelle.

 

  • Surconsommation : L’offre de produits est toujours plus grande, plus variée, du moins en apparence et accentue une consommation à outrance quitte à gaspiller toujours plus. En Europe, en 2022, on a gaspillé 1/5e de la production[1] et on a importé moins de nourriture que ce qu’on a gaspillé. Parallèlement, on voit apparaitre des phénomènes de binge watching où on regarde des épisodes de série l’un à la suite des autres, sans s’arrêter. On change ensuite de programme, zappant encore et encore, scrollant[2] nos réseaux sociaux tout en continuant à regarder la télévision. Spotify vient de lancer une nouvelle fonctionnalité qui permet d’écouter les 20 meilleures secondes d’un morceau et puis de passer au suivant pour gagner du temps. Ces différents types d’utilisation nécessitent toujours plus de contenus dont il est impossible de profiter pleinement un épisode, un film, une chanson étant tout de suite éliminé par un autre.

 

  • Création d’intermédiaires : au nom de l’optimisation, de la division des tâches et de la spécialisation, le marché crée des intermédiaires. Distribution, transformation, logistique… Chaque partie de la chaine de valeurs tant dans l’agriculture que pour la culture est l’objet d’un nouveau marché. Très vite, les gros achètent les petits et on se retrouve vite avec des multinationales composées d’une myriade d’entités. Lactalis en est un bon exemple dans le domaine agro-industriel. La plupart des consommateurs ne connaissent pas cette entreprise qui est leader mondial dans les produits laitiers. Elle commercialise notamment la marque Président, Galbani, Flanby… Elle possède des coopératives laitières également. Dans le domaine musical, on peut penser à Live Nation. La société organise des concerts, possède des salles de spectacle, a des contrats d’exclusivité avec des artistes, organise des festivals, vend des tickets (on peut penser en Belgique à Rock Werchter et à Forest National qui sont gérés aujourd’hui par Live Nation).

 

  • Artificialisation : la suite de la création d’intermédiaires, c’est l’éloignement entre la production d’une activité humaine comme l’agriculture et la culture et son « usage ». Le souvenir du lait qu’on allait chercher à la ferme (ou que le laitier déposait devant la porte dans sa tournée matinale) est bien suranné. Aujourd’hui, on achète son lait au supermarché sans savoir d’où il vient, qui l’a produit, empaqueté et distribué. Et ceci est valable pour tous les produits. Chaque intermédiaire qui nous éloigne de la production augmente le sentiment de n’avoir aucun lien avec le producteur·rice initial·e, au point de ne plus savoir qui fait quoi. L’émergence de l’intelligence artificielle et de ses nombreuses possibilités met en danger la culture et les artistes. Il est si facile de détourner la voix, les images d’un·e artiste pour lui faire dire ou faire autre chose, créer des chansons sans réalité humaine dernière est d’une grande facilité aujourd’hui, mettant en danger la survie des artistes mais surtout la diversité culturelle et nos identités.

 

  • Méfiance : les artistes, les agriculteurs/trices souffrent depuis de nombreuses années d’une certaine méfiance. Les seconds en raison de scandales sanitaires et alimentaires dont ils sont rarement responsables et pour une agriculture qui, par son organisation, générerait énormément de pollution et aggraverait les dérèglements climatiques. Les artistes souffrent d’une méfiance bien différente. Si l’appât du gain est dénoncé pour quelques stars internationales, c’est une forme de snobisme qui serait pointé souvent du doigt par celles et ceux qui n’accèdent pas facilement à certaines formes d’art.

 

Tous ces points communs entre deux activités humaines qui semblent pourtant bien éloignées nous montrent combien les dérives du système actuel impactent souvent de la même manière des domaines essentiels de nos vies. Pouvoir reconnaitre cette place prépondérante dans nos vies est une base, mais elle est insuffisante. Cela doit s’accompagner d’une écoute, d’une reconnaissance et d’une adaptation des politiques pour permettre à l’agriculture de nous nourrir demain, aux agriculteurs de pouvoir vivre de leur travail, aux publics d’accéder aux multiples formes d’art et de culture et aux artistes de continuer à nous faire vivre et vibrer. Cela doit aussi permettre d’aller plus loin que l’accès en créant des espaces et des formes d’implication, pour renforcer une culture et agriculture par les populations.

 

Joanne Clotuche – j.clotuche[@]saw-b.be

[1] Pour les Belges, cela équivaut à 345kg par personne et par an, surtout des fruits et des légumes. Source : https://moustique.lalibre.be/actu/consommation/2022/09/29/le-gaspillage-alimentaire-en-belgique-et-en-europe-en-cinq-chiffres-247699 (consulté le 20/02/24)

[2] Scroller : faire défiler les pages sur un site internet.

©pexels-wolrider-yurtseven.

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