EDITO – Les jeunes protestent, on compte les poubelles brûlées.

Edito Les jeunes protestent, on compte les poubelles brûlées

Il y a quelques jours, au journal télévisé de RTL, la journaliste explique qu’une élève a rapporté qu’elle n’a eu aucune heure de maths depuis le début de l’année scolaire. Valérie Glatigny, ministre de l’Éducation, répond que ce n’est pas normal, mais qu’il est surtout « absolument important » de rentrer dans les écoles, parce que les résultats en maths au test PISA[1] ne sont pas bons. L’élève parle de ses heures de cours, des difficultés d’apprentissage, du non-remplacement des profs absents. La ministre, elle, parle de points, de valorisation sur une échelle internationale. Et les médias, eux, comptent les poubelles brûlées et les vitrines saccagées. Trois façons de compter autour d’une même problématique. Ce que l’on compte n’est jamais neutre.

 

Depuis le 1er octobre, des élèves bloquent leurs écoles, surtout à Liège. Ils demandent moins d’élèves dans les classes, assez de professeurs, une vraie écoute pour eux et leurs parents, une école financièrement accessible à tous. Leurs mots sont limpides. On leur répond pourtant qu’ils sont instrumentalisés parce que certains élus sont présents ou que des organisations de jeunesse diffusent des tracts et des autocollants. Qu’on évoque une possible récupération, voire de l’entrisme, c’est une chose, mais de là à considérer que les jeunes ont attendu qui que ce soit pour se mobiliser est une négation de leur libre arbitre. Il y a eu de la casse chaque jour jusqu’à présent, c’est une évidence et elle n’est pas acceptable, mais le parquet de Liège rappelle que la grande majorité des élèves ne sont pas impliqués dans des comportements répréhensibles. Séparer la protestation étudiante des émeutes est une nécessité.

Parmi les critiques émises contre ce mouvement spontané des élèves revient celle d’une absence de revendications. Or, pour formuler une revendication claire, il faut un cahier de revendications, des porte-parole, des permanents, l’habitude de négocier. Les syndicats ont tout ça. Les élèves ont agi spontanément, sans enseignants ni syndicats pour porter leur voix. Exiger d’eux la clarté d’une organisation, c’est leur demander ce qu’on ne leur a jamais donné. Cela ressemble à ce que la philosophe Miranda Fricker appelle une « injustice épistémique » : être lésé précisément parce que vous êtes considéré, en tant que groupe social, comme peu crédible. Pourtant, nous  savons que l’organisation collective se construit, cela demande du temps et, surtout, la conviction partagée et reconnue de sa pertinence.

Entre les casseurs, la supposée instrumentalisation et le procès en non-crédibilité de la parole étudiante/jeune, il reste peu de place pour l’expression d’un problème, d’un malaise voire d’un mal-être. Cela laisse toute la place, médiatique et politique, à l’expression de celles et ceux qui savent. Ils savent ce qu’il faut faire, ils savent comment le faire et, surtout, ils savent pourquoi les élèves ont tort de protester parce qu’ils serviraient de paravent aux casseurs, parce que leurs critiques ne sont pas pertinentes, parce qu’ils ont mal compris et que des partis les instrumentaliseraient… La chroniqueuse Nawal Bensalem considère que les élèves sont responsables des dégâts, même s’ils n’ont rien fait, parce que les casseurs profitent de leur mouvement. Elle invite les enseignants à dire à leurs élèves que, pour les soutenir, c’est « avec des lettres, des milliers de lettres, des millions, mais certainement pas en allant dans la rue ». Mais qui va lire et répondre à ces lettres ? Une lettre sans réponse n’est pas de la participation, c’est une porte fermée avec un timbre dessus.

 

Après quelques jours de protestation, deux ministres ont proposé d’écouter les jeunes, adoptant une attitude et un langage bien différents. En effet, Madame Glatigny propose de recevoir des représentants des jeunes à son cabinet. Madame Lescrenier, ministre de la Jeunesse, informe qu’elle ira rencontrer les jeunes à Liège pour les écouter. Recevoir, c’est attendre qu’on vienne à soi. Aller vers, c’est reconnaître qu’on a quelque chose à entendre.

Mais qu’y a-t-il à entendre? En matière de droits comme de confort matériel, nous avons, globalement, progressé pendant ces cinquante dernières années. Et pourtant, près d’un jeune de 15 à 24 ans sur quatre souffre d’un trouble anxieux ou dépressif, selon l’enquête de santé de Sciensano. Dans les années 90, il y avait déjà du harcèlement, mais la grille de l’école se refermait la plupart du temps sur lui. Aujourd’hui, il rentre à la maison dans la poche des jeunes. Le journal de 19h30 se terminait et on éteignait la télé. Aujourd’hui, la guerre et les crises sont là tout le temps. Avant, quand il faisait 30 degrés en été, on avait chaud mais on profitait parce que ça n’arrivait pas souvent. Aujourd’hui, il fait 40 degrés en plein mois de juin, 3000 personnes meurent en raison de la chaleur et les politiques ne réagissent pas ou à peine. Qu’est-ce que ça fait de grandir avec ça?

Ils ne l’encaissent pas seuls dans leur chambre: ils le vivent à table, avec nous. 78% des Wallons se disent pessimistes quant à l’avenir, et plus d’un enfant wallon sur cinq est à risque de pauvreté ou d’exclusion sociale. À table, on compte, on s’inquiète, on renonce. Dire que ces élèves n’ont aucune raison de se plaindre, c’est oublier que leur malaise n’est pas qu’une affaire d’école. Il est aussi celui de leurs parents et de la maison. Ils le voient, le sentent, le portent.

 

Une élève compte les heures de maths qui lui manquent, une ministre ses points PISA, les médias les poubelles incendiées. Personne ne prend en compte ce que vivent ces jeunes. Tant que ce ne sera pas fait, les jeunes continueront à protester et on continuera à répondre à côté.

 

Joanne Clotuche – j.clotuche[@]saw-b.be

 

Note : Cet édito a été écrit le 7 octobre (avant l’interdiction des groupements de plus de 3 personnes à Liège et avant la manifestation nationale à Bruxelles du 9 octobre) et ne préjuge pas de la suite.

 

[1] L’enquête internationale PISA menée tous les trois ans par l’OCDE évalue les compétences des élèves de 15 ans en : lecture, mathématiques et sciences.

©Helena Jankovičová Kováčová pour Pexels.com(opens in new tab)
En janvier de cette année, nous tirions déjà la sonnette d’alarme suite au Forum Mondial de l’économie sociale et solidaire où nous étions. Pour relire notre analyse, c’est ici!(opens in new tab)

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